Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/196

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dernière formalité, qu’à moins de passer pour un homme sans foi, sans cœur, sans honneur, il ne m’est plus permis de retirer ma parole…

Salaün écouta son fils avec un redoublement de stupeur et reprit :

— Est-ce que je veille ? est-ce que je rêve ?… Cette union tant désirée par le frère de ta mère et par moi, cette union projetée, pour ainsi dire, depuis ta naissance et celle de Tina, n’était-elle pas votre vœu constant à tous deux ? N’avez-vous pas échangé des anneaux peu de temps avant notre voyage de La Haye ? Enfin, n’est-ce pas de concert avec ton oncle, sa fille et toi, que dernièrement, au retour de notre excursion sur les côtes de Saintonge et de Guyenne, l’époque de ton mariage a été fixée ?… Tu viens maintenant prétendre que, faute d’une formalité insignifiante, tu serais en droit de rompre un engagement volontairement accepté par toi depuis plusieurs années, et ainsi devenu sacré ! Quoi ! tu as pu un instant concevoir la pensée de faire une pareille injure au frère de ta mère ! porter à Tina un coup aussi imprévu qu’affreux ! Chère et adorable enfant ! elle, si digne de ton affection, par sa beauté, par ses vertus ! elle, qui t’aime depuis qu’elle a conscience d’elle-même, et n’a vécu, ne vit, ne vivra jamais que pour toi !… En vérité, je le répète, je ne sais si je rêve ou si je veille ; la stupeur me confond. Je m’épuise en vain à pénétrer la cause de ce changement soudain dans tes résolutions, changement inconcevable et en dehors de toute prévision.

Nominoë, de qui l’embarras allait croissant, répondit sans lever les yeux sur son père :

— J’ai été faible, j’ai manqué de sincérité, je le confesse… mais je puis… je veux m’arrêter à temps sur une pente funeste.

— Qu’est-ce à dire ? explique-toi…

— Élevé avec Tina, habitué à voir en elle la future compagne de ma vie, j’ai, pendant longtemps, cru l’aimer d’amour, confondant avec ce sentiment l’affection fraternelle que j’éprouvais pour elle depuis mon enfance ; mais peu à peu la vérité s’est fait jour dans mon cœur, j’ai découvert que Tina n’était, ne serait jamais pour