Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/197

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moi qu’une sœur ! Malheureusement, je n’ai pas eu le courage de détruire l’illusion de la pauvre enfant ; puis j’hésitais à la pensée du chagrin que vous causerait, à mon oncle et à vous-même, la rupture d’une alliance désirée par notre famille. Je l’avoue, je reculais lâchement chaque jour devant l’aveu tardif que je suis forcé de vous faire à cette heure… Mais au moment d’unir à jamais mon sort à celui de Tina, je m’interroge avec l’inexorable sévérité d’un juge, et je vous le déclare, mon père, je craindrais, en épousant ma cousine, de ne pas la rendre aussi heureuse qu’elle mérite de l’être. Enfin, je…

— Cette crainte…

— Pardon, mon père, si je vous interromps ; mais j’ai hâte d’ajouter que cette crainte n’est pas la seule cause du changement de résolution dont vous paraissez si surpris. Il est un motif beaucoup plus grave, auquel vous n’aviez, non plus que moi, songé jusqu’ici…

— Achevez… quel est ce motif ?…

— D’un moment à l’autre, l’insurrection qui couve depuis si longtemps en Bretagne peut éclater… Serdan ne vous a-t-il pas écrit dernièrement qu’à Montpellier, à Bordeaux, à Nantes, à Rennes, à Poitiers, l’on n’attendait pour se soulever que la promulgation des nouveaux impôts sur le tabac, le timbre et la vaisselle d’étain ? Ne nous annonce-t-il pas un prochain envoi d’armes, fournies par la Hollande et secrètement débarquées sur nos côtes ? Enfin, notre récente excursion en Saintonge et en Guyenne, le mot d’ordre que nous avons donné aux chefs du soulèvement projeté, nos engagements envers eux, leurs promesses, tout nous dit que l’heure de la lutte va sonner bientôt… et à la veille d’une guerre civile dont nous allons braver les hasards, les périls, j’épouserais Tina, risquant de la plonger le lendemain de son mariage dans des alarmes mortelles ? peut-être dans le deuil ? si je suis tué !… Je vous en adjure, pesez ces raisons, mon père, et vous en reconnaîtrez la valeur…