Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/261

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frappé d’un souvenir soudain. — Le colonel de Plouernel avait destiné ces pages à son fils…

— Oui, et ce manuscrit, ma mère l’a découvert dans la bibliothèque du château… Ma mère avait beaucoup souffert, monsieur Lebrenn ; c’était une femme d’un grand sens et d’un grand cœur ; aussi, ses chagrins, loin d’aigrir son caractère, le rendaient plus généreux encore. Connaissant la souffrance, elle compatissait davantage aux souffrances d’autrui ; victime de l’iniquité, elle ressentait une tendre pitié pour les victimes de toutes les iniquités, une haine vigoureuse contre toutes les oppressions ; en un mot, quoique d’origine patricienne, quoique épousé du comte de Plouernel, ma mère, mûrie par le malheur, par la réflexion, instruite par les douloureuses révélations de votre légende, en était venue à partager les convictions du colonel huguenot qui fut l’ami de votre aïeul, Odelin Lebrenn, l’armurier de La Rochelle…

— Quoi ! mademoiselle, ce nom obscur, vous ne l’avez pas oublié !

— Ce nom obscur était celui d’un homme de bien et l’un des plus courageux soldats de l’amiral de Coligny, disait le colonel de Plouernel dans ces pages adressées à son fils. Vous vous étonnez de la sûreté de ma mémoire, monsieur Lebrenn ? — ajouta Berthe avec un sourire mélancolique ; — et pourtant là ne se bornent pas mes souvenirs ; j’ai, à cette heure, présent à la pensée, le nom d’un autre de vos aïeux, non moins obscur et remontant bien plus avant dans la nuit des âges… Den-Brao-le-Maçon, qui, aidé d’autres serfs de la seigneurie de Plouernel, a creusé cette galerie souterraine, dont voilà l’une des issues, — ajouta Berthe en désignant l’orifice de la voûte creusée dans le roc. Puis, frissonnant, la jeune fille ajouta : — C’est une lugubre histoire que celle de votre aïeul ! Laissez-moi en peu de mots vous la rappeler, monsieur Lebrenn… tout à l’heure vous saurez pourquoi j’insiste à ce sujet… C’était au onzième siècle, l’un de mes aïeux à moi… Neroweg VI, sire de Plouernel, surnommé par ses serfs Pire-qu’un-Loup… jugez de la miséricorde de ce doux sire !