Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/73

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Saint-Barthélemy de Charles IX ; non… elle dura des années, détruisit de fond en comble, par le feu, par le pic, par la mine, cinq à six cents bourgs ou villages du Languedoc et des Cévennes, coûta la vie à plus de cinquante mille créatures de Dieu, exila près d’un million de citoyens et bannit de la France ses plus belles, ses plus fécondes industries… Voilà, au vrai, le siècle de Louis XIV !

C’est l’un des sinistres épisodes de ce siècle-là, que nous essayerons, chers lecteurs, de retracer dans notre récit. Les historiens monarchiques ont laissé à dessein et complètement dans l’ombre, ces plaies vives du règne du grand roi : — Les guerres civiles provoquées par :

La tyrannie de Louis XIV ;

L’énormité des impôts ;

Les exactions et les violences des soldats' ;

L’âpre et inexorable avidité de la seigneurie et de l’Église.

Et cependant, ces plaies longtemps saignantes ont failli être mortelles à la monarchie de Louis XIV.

Donc, en plein dix-septième siècle, se reproduisirent les terribles et déplorables représailles de la jacquerie du quatorzième siècle ; les mêmes causes engendrèrent les mêmes effets. Jacques Bonhomme, de nouveau poussé à bout par ses oppresseurs séculaires, de nouveau s’arma de sa faux, et, devenu fou de misère et de rage, il courut sus aux seigneurs, aux prêtres, aux gens du fisc et aux soldats du roi !

Le principal théâtre de cette moderne Jacquerie, énergiquement appuyée par l’insurrection du peuple des villes et ouvertement fomentée par la bourgeoisie et par les parlementaires de cette contrée, fut la Bretagne.

La Bretagne, terre classique du dévouement à l’autel et au trône, disent ceux-là qui ignorent ou veulent oublier que les Bretons, ainsi que vous l’avez vu, chers lecteurs, luttèrent seuls et pendant plusieurs siècles, avec un invincible héroïsme, au nom de leur indépendance et de leur nationalité, contre ces rois de race franque, descendants de Clovis et de Charlemagne, rois étrangers à la Gaule, notre mère patrie, à elle imposés par la conquête ! Quant à la prétendue orthodoxie des Bretons, elle est non moins fabuleuse que leur dévouement séculaire à la monarchie franque. Les conciles ont, jusqu’au seizième siècle, rendu arrêts sur arrêts, à l’endroit de la persistance opiniâtre des traditions druidiques, dont les Bretons, restés en cela fidèles à l’antique foi des Gaulois, infectaient (disent les arrêts) les pratiques du catholicisme. En un mot, selon M. de Maistre, juge compétent en ces matières, le christianisme en Bretagne s’était greffé sur la vieille souche druidique. Ajoutons qu’au seizième siècle, les Bretons prirent une large et glorieuse part au mouvement qui entraînait les esprits vers la réforme religieuse, car la Ligue, ce détestable parti de Rome et de l’étranger, déploya ses habituelles fureurs dans ces contrées, sous les ordres du duc de Mercœur ; or, la violence de la réaction se produit toujours en raison directe de l’action. Ajoutons, enfin, que dans l’une des deux villes les plus importantes de Bretagne, fut promulgué, aux acclamations populaires, — L’édit de Nantes, l’honneur éternel de la mémoire de Henri IV, de même que la révocation de cet édit souillera éternellement d’une tache sanglante la mémoire de Louis XIV.

L’insurrection de 1675 ne se borna pas à la Bretagne, et s’étendit en Guyenne, en Languedoc, en Saintonge et en Dauphiné ; Rennes, Nantes, Bordeaux, Toulouse, prirent les armes presque le même jour et donnèrent le signal de la révolte contre l’autorité de Louis XIV. Ce concert, cette simultanéité, prouvent l’importance de ce soulèvement. Déjà, d’ailleurs, l’année précédente, le chevalier de Rohan, Duhamel de Latréaumont, la marquise de Villars, le chevalier Auguste des Préaux et Van den Enden, citoyen de la république des Sept-Provinces de Hollande, disciple de Spinoza et l’un des plus obscurs, mais des plus nobles martyrs de l’humanité, avaient payé de leur tête une tentative de révolution en Normandie. M. de Rohan, grand seigneur perdu de dettes, était le drapeau de cette conspiration dont Latréaumont, audacieux aventurier, était le bras. Madame de Villars et des Préaux, esprits enthousiastes, cœurs généreux et purs, avaient été séduits, entraînés, par l’élévation des doctrines de Van den Enden, l’âme de l’entreprise. Il tendait à réaliser cette fédération des provinces de France, tant de fois rêvée, voulue, ainsi que vous l’avez vu, chers lecteurs, par la fraction la plus militante et la plus logique du parti protestant, au seizième siècle ; persuadée, non sans raison, que la négation de l’autorité pontificale entraînait de soi la négation de l’autorité royale, surtout lorsqu’elle allait tomber aux mains d’un Charles IX, d’un Henri III. Enfin, la prospérité, la puissance toujours croissante des Sept-Provinces-Unies de Hollande, qui, après une lutte héroïque, avaient secoué le joug de Philippe II, pour se fédérer républicainement ; l’imposante grandeur des premiers temps de la république d’Angleterre, et surtout la ruineuse et dégradante tyrannie de Louis XIV, avaient réveillé dans grand nombre d’esprits les aspirations républicaines du siècle précédent, symptômes d’autant plus graves, que les provinces unies de Hollande, envahies, ravagées, spoliées par Louis XIV, au mépris de la foi jurée, devinrent dans la personne de leur stathouder Guillaume d’Orange, l’ennemi implacable du grand roi, coalisèrent plus tard l’Europe contre lui, et prêtèrent souvent leur appui moral ou matériel aux soulèvements tentés pour refréner ou abattre le despotisme de ce prince.