Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/74

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Notre récit se bornant à l’un des épisodes de l’insurrection de Bretagne, nous laisserons de côté les pièces justificatives touchant les soulèvements des autres provinces ; nous donnerons seulement ici quelques extraits des dépêches confidentielles et inédites du gouverneur de Bretagne et autres personnages officiels, puisées par nous, avant notre exil, dans ce trésor de documents historiques, connu sous le nom : des volumes verds de Colbert, existant au dépôt des manuscrits de la bibliothèque de la rue Richelieu, et qui contiennent la correspondance adressée à Colbert. Nous établirons, à l’aide de ces documents, et d’une manière irréfragable ce que nous avons avancé, à savoir :

— Que l’insurrection et la moderne jacquerie de 1675 ont été provoquées :

Par la tyrannie de Louis XIV ;

L’énormité des impôts ;

Les exactions et les violences sanguinaires des soldats ;

L’âpre et inexorable avidité de la seigneurie et de l’Église.

Les nouveaux impôts levés sur le tabac, la vaisselle d’étain et sur le papier timbré, par les édits (non enregistrés au parlement de Bretagne), furent l’occasion d’un soulèvement, depuis longtemps sourd et menaçant. La ville de Nantes donna, le 3 mai 1675, le signal de l’insurrection, et, chose singulière, deux courageuses femmes, une confiseuse et la femme d’un menuisier, jetèrent le premier cri de révolte. Ce fragment d’une lettre de l’abbé Travers, témoin oculaire des faits, les expose en peu de mots :

« La populace, soulevée à Nantes par une confiseuse et une menuisière, à l’occasion du tabac et du papier timbré, qui commença cette année, n’eut pas tous les égards dus à notre évêque. Il fit quelques démarches pour ramener à son devoir le petit peuple mutiné et il courut risque de sa personne, en représaille d’une femme du commun, l’une des premières à la tête de la sédition que l’on tenait enfermée au château, si le gouverneur, M. de Molac, ne l’eût fait relâcher promptement, pour rendre la liberté à M. de la Baume, notre évêque, que la populace tenait enfermé dans la chapelle Saint-Yves, près de la boucherie et qui menaçait de le traiter, comme on traiterait l’Éveillonne (c’est le nom de la séditieuse, l’une des auteurs du désordre), et disant que si on la pendait on pendrait l’évêque au même endroit… (Mai 1675.) »

M. de Molac, commandant à Nantes, sauva les jours de l’évêque en relâchant la séditieuse ; mais celle-ci, craignant d’être plus tard poursuivie, prit la fuite et fut bannie de Nantes, ainsi que nous l’apprend l’extrait suivant d’une dépêche écrite à Colbert, par M. le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne. Cette virile femme s’appelait Michelle Roux, dite l’Éveillonne (ou L’Éveillée).

M. de Chaulnes écrit à Colbert :

Rennes, 2 Juin 1675................................

« …… Je vous envoie, Monsieur, l’ordonnance que j’ai rendue contre la femme qui sortit du château de Nantes ; quoique dans le fond, elle ne fût pas fort criminelle, je n’ai pas cru devoir souffrir qu’elle demeurât dans Nantes, mais comme mon ordonnance est une manière d’arrêt de bannissement, je ne sais s’il n’excède pas mes pouvoirs ; mais j’ai cru qu’en ces occasions, il faut toujours faire plus que moins, puisque la volonté du roi et son approbation peuvent rectifier ensuite toutes choses, etc. . . . . . . . . . . .»

À la dépêche de M. de Chaulnes, est joint l’arrêt de bannissement suivant :

« De par le roi,

» Le duc de Chaulnes, pair de France, vidame d’Amiens, chevalier des ordres du roi, gouverneur et lieutenant général des pays et duché de Bretagne et des camps et armées de Sa Majesté.

» La fuite de Michelle Roux, autrement l’Éveillonne lors de notre arrivée en cette ville, étant une marque assurée de sa mauvaise conduite et une conviction du crime dont elle est accusée, d’avoir excité les derniers troubles et causé les désordres qui sont arrivés dans les bureaux établis pour l’exécution des édits de Sa Majesté. Pour ces causes et autres bonnes considérations, nous défendons à ladite Michelle Roux, surnommée l’Éveillonne, de rentrer de sa vie en cette ville, si dans aucun autre lieu de cette province ; et, en cas que sa fuite ne fût que simulée, nous lui ordonnons de sortir dans vingt-quatre heures sous peine d’être prise au corps et son procès lui être fait et parfait comme à une séditieuse et afin que notre présente ordonnance puisse avoir son effet, nous déclarons criminels et responsables en leur propre et privé nom, ceux de cette province qui la retireront ou la recèleront, et sujets aux dernières rigueurs de la justice. Mandons et ordonnons à tous juges qu’il appartiendra, ainsi qu’au grand prévôt de la maréchaussée de Bretagne et à ses lieutenants, de tenir la main à l’exécution de la présente ordonnance, que nous voulons être publiée à son de trompe et affichée partout où besoin sera, à ce que personne n’en ignore.

» Fait à Nantes, ce 30 mai 1675. »...............................

« La pauvre Éveillonne, — quoique dans le fond elle ne fût pas fort criminelle, » — dit M. de Chaulnes, avec la naïveté de l’iniquité, — « fut donc bannie, bien que le bannissement excédât les pouvoirs du gouverneur, parce qu’en ces sortes d’occasions, il faut toujours faire plus que moins, » — Elle n’était point, en effet, plus coupable que l’immense majorité des habitants de