Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/86

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chaleur de ces gens-là en un tel point, qu’il n’est personne dont la considération particulière puisse être assez forte pour les contenir dans leur devoir.

» Le duc de la Vieuville. »...............................

Enfin, que dirons-nous ? Le brigandage des gens de guerre en vint à ce point, que des chevau-légers, des mousquetaires, des gendarmes de la compagnie écossaise, des gardes du corps ; en un mot des gentilshommes de la maison militaire de Louis XIV, se réunirent en bande, et entreprirent d’arrêter les voitures publiques sur les grands chemins, et de détrousser les voyageurs. Ceci pourtant, quelque tolérance que l’on eût pour les hommes d’épée, ceci parut par trop féodal et sentit trop son moyen âge ; et puis, enfin, il était surtout malséant de permettre aux nobles gardes du grand roi de charmer ainsi leurs loisirs de garnison : il fallut un exemple ; il eut lieu, ainsi qu’on va le voir par les deux dépêches suivantes, relatives à ces gentilshommes de grand chemin, coupables d’un anachronisme de quelques siècles.

M. l’intendant Robert écrivait à Colbert :

29 mars 1675................................

« J’ai fait instruire le procès à La Rondelière, et il aurait déjà été jugé, si je n’avais cru qu’il valait mieux attendre quelque temps, pour tâcher d’arrêter et de juger en même temps le chevalier de la Guerche, qui est cet autre chevau-léger qui a volé M. de La Salle, et qui est le chef de toute la bande. La chose a réussi comme nous l’avions espéré : Auzillon eut avis, lundi matin, que La Guerche était dans une auberge, prêt à s’en aller avec plusieurs gardes du corps : il voulut les aller attaquer à force ouverte ; mais comme cela ne se pourrait faire sans risquer beaucoup de monde, je l’obligeai de tenter la chose par adresse ; mais pendant que l’on prenait des mesures pour cela, La Guerche étant parti, Auzillon l’a suivi avec quelques brigades, et, pour faire plus de diligence, ayant pris la poste avec le sieur Roland, lieutenant de la compagnie du prévôt de l’île a joint La Guerche dans Orléans, l’a arrêté, et vient présentement de l’amener prisonnier au Châtelet. On ne peut rien ajouter au zèle et à la vigilance de cet officier. Nous avons avis de plusieurs vols, sur les grands chemins, qui ont été faits par ces deux prisonniers

» Robert. »...............................

4 avril 1675................................

« Monseigneur,

» On a exécuté aujourd’hui le jugement de mort rendu hier contre ces deux chevau-légers. Ils n’ont point été appliqués à la question, car dès qu’ils y ont été présentés, ils ont avoué tous les vols dont on les soupçonnait, savoir : le vol du coche de Poitiers, d’avoir volé deux fois celui de Troyes ; d’avoir volé M. de La Salle auprès de Saint Germain ; et, sur le même chemin, près Paris, les sieurs de Saint-André et Lubert ; un carrosse où étaient trois jésuites, auprès de Saint-Cloud ; et, outre, cinq à six vols, faits de nuit dans Paris. Ils ont accusé pour leurs complices La Rivière, mousquetaire qui est en fuite ; un nommé La Coste, chevau-léger, et un nommé Du Moustier, gendarme de la compagnie écossaise ; j’ai envoyé les chercher dans le lieu de leur demeure ; mais j’ai appris qu’ils s’étaient sauvés dès le jour que La Rondelière fut arrêté. Ils ont aussi accusé un autre chevau-léger, nommé Du Teil, que nous avions arrêté d’abord, et que nous fûmes obligés de laisser aller, n’ayant point de preuves contre lui. C’est un coupable qui est échappé à la justice ; mais toujours l’exemple est grand, et j’espère qu’il servira à rétablir la sûreté publique.

» Je suis avec un profond respect, etc.

» Robert. »...............................

Une dernière citation… la plus horrible de toutes, peut-être. La ville du Mans était menacée, c’est le mot, d’avoir à loger une troupe considérable de cavalerie et d’infanterie. Aussitôt la consternation se répand dans la cité : chacun tremble, et, afin de conjurer cette calamité publique, les échevins députent à Colbert l’un des citoyens les plus honorables de la ville. Quel était le motif du châtiment dont le roi Louis XIV frappait les Manceaux, en leur envoyant des troupes à loger ? Lisez, chers lecteurs, les lignes suivantes, écrites à Colbert par M. l’évêque du Mans : 


Du Mans, juin 1675................................

« Monsieur, cette ville se trouve à la veille d’un grand orage, et si près de sa ruine totale, si vous n’avez pitié d’elle, qu’elle juge à propos de députer vers vous celui qui vous rendra cette lettre pour vous représenter l’état déplorable où notre ville va être réduite, par un effet d’une disgrâce qu’elle n’a point méritée, puisque Sa Majesté lui envoie une garnison de cavalerie et un bataillon de seize compagnies d’artillerie, pour y être entretenus aux dépens des habitants. Comme je crois, Monsieur, que vous n’ayez aucun intérêt en cela que celui du roi, et que celui de Sa Majesté est de savoir la vérité des choses, je vous supplie de vouloir donner une audience favorable à celui qui vous rendra cette lettre, nommé M. Olivier, ancien échevin de cette ville, avocat célèbre, homme de mérite, plein d’honneur et de probité, et auquel vous pouvez, Monsieur, donner une entière créance, car il ne vous déguisera rien de la vérité. Sa Majesté est trop