Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/88

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« … Tous les villageois contribuent pour nourrir les troupes, et l’on sauve son pain en sauvant ses denrées. Autrefois, on les vendait, et l’on avait de l’argent ; mais ce n’est plus la mode, tout cela est changé. M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes. Les seigneurs s’adoucissentv : à force d’avoir pendu, on ne pendra plus ! Il ne reste que deux mille hommes à Rennes. »

À Madame de Grignan.

Aux Rochers, 6 novembre 1675................................

« Si vous voyiez l’horreur, la détestation, la haine qu’on a ici pour le gouverneur, vous sentiriez, bien plus que vous ne faites, la douceur d’être aimés et honorés partout. Quels affronts ! quelles injures ! quelles menaces ! quels reproches ! avec de bonnes pierres qui volaient autour d’eux ! Je ne crois pas que M. de Grignan voulût de cette place à de telles conditions : son étoile est bien contraire à celle-là.

» … Rennes est une ville comme déserte ; les punitions et les taxes ont été cruelles ; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d’ici à demain.

» … Il fut, hier, roué vif, un homme à Rennes (c’est le dixième) qui confessa d’avoir eu dessein de tuer ce gouverneur. On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se racheter, qu’on bâtit une citadelle à Rennes ; mais cette noble compagnie voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu’on ne voulait ; car tout se tournerait en négociation ; mais on aime mieux les maux que les remèdes.

»… Les soldats qui vont chez les paysans les volent et les dépouillent. C’est une étrange douleur en Bretagne, que d’éprouver cette sorte d’affliction à quoi ils ne sont pas accoutumés. M. de Rohan n’osait, dans la tristesse où est cette province, donner le moindre plaisir ; mais M. de Saint-Malo, linote-mitrée, âgé de soixante ans, a commencé. Vous croyez que c’est les prières de quarante heures ? Point… C’est le bal à toutes les dames et un grand souper : ç’a été un scandale public. M. de Pomereuil est reçu comme un Dieu, et c’est avec raison. Il apporte l’ordre et la justice pour régler dix mille hommes qui, sans lui, nous égorgeraient tous. »

Au comte de Bussy.

Aux Rochers, 20 décembre 1675................................

« … Vous savez les misères de cette province : il y a dix ou douze mille hommes de guerre, qui vivent comme s’ils étaient encore au delà du Rhin. Nous sommes tous ruinés. Mais, qu’importe ! Nous goûtons l’unique bien des cœurs infortunés. Nous ne sommes pas seuls misérables : on dit qu’on est encore pis en Guyenne… »

À Madame de Grignan.

Aux Rochers, 6 janvier 1676................................

« … Pour nos soldats, on gagnerait beaucoup qu’ils fissent comme vos cordeliers. Ils s’amusent à voler et à tuer. Ils mirent, l’autre jour, un petit enfant à la broche !… Mais d’autres désordres, point de nouvelles. »

Un dernier mot : M. le maréchal de Bellefonds, homme de guerre éminent de ce temps-là, et qui, mieux que pas un, devait connaître et connaissait l’armée, prévoyait si assurément les désastres qu’entraînerait le châtiment de la révolte par les soldats, qu’il écrivait à Colbert, le 19 juillet 1675 :

« Monsieur,

» Je me fais beaucoup de violence en prenant la liberté de vous parler des affaires de Bretagne, dont nous sommes ici assez mal informés ; cependant, comme elle nous paraît considérable, j’ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais si je vous en dis ma pensée, et dans le même temps je vous supplie d’avoir la bonté de ne me point citer.

» … L’on nous assure que les paysans sont toujours assemblés, qu’ils exercent leur fureur sur la noblesse aussi bien que sur les bureaux et sur les receveurs, et que M. de Chaulnes s’est retiré dans le Fort-Louis. Comme les armes du roi sont employées contre les ennemis, il me semble que l’on ne peut former de corps, pour arrêter cet embrasement, que de la noblesse de cette province et les habitants des villes que l’on réduisit, il y a un an, en compagnies ou en régiments.

» … Il me semble aussi, qu’il serait plus avantageux pour la gloire du roi, que ce désordre fût calmé par les gentilshommes et par des bourgeois que par des troupes réglées, et que l’on connaîtrait mieux, par cette conduite, quelle est la fidélité et le zèle de ses sujets. Il y a encore une raison qui doit vous convier de vous servir de cet expédient : c’est, Monsieur, que vous éviteriez la ruine d’une grande province qui serait commencée par ces canailles et achevée par ceux qui viendraient les soumettre.

» Pardonnez, Monsieur, à mon zèle pour le service du maître, si j’abuse de votre patience ; j’espère