Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/92

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palpitant, le front fouetté par les rafales de l’ouragan qui soulevaient et rejetaient en arrière les boucles flottantes de ses cheveux, elle se tenait d’une main ferme à un agrès du navire, cédait aux oscillations du roulis avec une souplesse qui dévoilait les grâces de sa taille, et conservait ainsi son équilibre. Mademoiselle de Plouernel contemplait avec enthousiasme le spectacle offert à ses regards, et témoignait d’autant plus d’indifférence au sujet des périls dont elle était menacée, qu’elle ne croyait pas à la mort… Oui, fils de Joel, selon l’antique foi des Gaulois nos pères, cette jeune fille avait la conviction qu’à la suite du phénomène appelé la mort, l’âme dépouillant instantanément sa dépouille charnelle, afin de revêtir une nouvelle forme appropriée à sa migration en d’autres sphères, l’on allait renaître, ou plutôt continuer de vivre, corps et âme, esprit et matière, dans ces mondes étoilés qui constellent le firmament [1].

Un coup de mer acheva de briser, puis emporta le gouvernail du brigantin ; sa position devint alors désespérée. Le capitaine fit encore tirer le canon d’alarme, dans l’espoir d’attirer enfin l’attention des pilotes de Delft et de les appeler à son aide. Ce signal de détresse fut entendu. L’on vit sortir du port une caravelle, navire solide et léger, capable plus que tout autre, par sa construction, de lutter contre la violence du vent et la grosseur de la mer. En effet, louvoyant avec autant de hardiesse que d’habileté, disparaissant parfois dans les profondeurs que creusaient entre elles les vagues énormes où on la croyait engloutie, la caravelle reparaissait bientôt à leurs cimes, presque couchée sous sa blanche voilure, et rasant l’écume des flots, comme un oiseau de mer… Elle se dirigeait vers le brigantin, au risque de sombrer.


  1. Nous nous permettons d’engager ceux de nos lecteurs, et surtout celles de nos lectrices, qui voudront approfondir cette sublime croyance, de recourir à l’œuvre de notre excellent et illustre ami, Jean Reynaud. Ils éprouveront en lisant et en méditant Terre et ciel, l’une des plus grandes impressions qu’il soit donné à l’âme de ressentir, et ils admireront comme nous cet ouvrage, l’une des gloires du dix-neuvième siècle. (Terre et ciel, chez Furne, un vol. in‑8, 1854).