Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/93

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— Ah ! — s’écria le capitaine du Saint-Éloi — pour venir à notre secours, malgré une pareille tempête, il faut que le commandant de cette caravelle soit aussi généreux qu’habile et intrépide marin !

Mademoiselle de Plouernel, frappée de ces paroles, suivit avec un redoublement d’intérêt la manœuvre de la caravelle continuant de louvoyer. Elle prenait une nouvelle bordée, afin de pouvoir passer à portée de voix du brigantin qui, privé de son gouvernail, devenait le jouet des flots et du vent, dont la violence le poussait à la côte.

Soudain, phénomène fréquent près des atterrissages, la bourrasque s’apaisa presque subitement, mais la mer devait encore rester longtemps très-grosse, et son action, jointe à celle du flux dont l’heure arrivait, faisait dériver à la côte hérissée d’écueils le Saint-Éloi, hors d’état de gouverner vers l’entrée du port. La caravelle, profitant des dernières rafales du vent, s’approchait de plus en plus. Quelques matelots la montaient. À sa poupe, maniant le gouvernail d’une main vigoureuse et expérimentée, malgré sa jeunesse, se tenait debout un marin âgé d’environ vingt ans, d’une figure à la fois mâle et charmante, le cou et la tête nus, les cheveux et le front encore ruisselants de l’écume des vagues. Il était vêtu d’une casaque de laine rouge et de larges braies de toile blanche à demi cachées par de grandes bottes de pêcheur. L’attitude résolue de ce jeune marin venant, au risque de sa vie, sauver des inconnus ; sa physionomie calme, intelligente et hardie, empruntaient à l’héroïsme de son action un tel caractère de grandeur et de touchante générosité, que le courage et la personne du sauveur du brigantin impressionnèrent vivement mademoiselle de Plouernel. Lorsqu’il fut à portée de voix, le jeune maître de la caravelle cria en français au capitaine du Saint-Éloi, qu’il allait manœuvrer de façon à donner, quoique la houle fût encore énorme et la mer très-dangereuse, une remorque au brigantin, afin de le conduire dans le port. Cette manœuvre laborieuse, délicate et difficile arrachait le navire désemparé à une perte certaine, en l’empêchant d’être jeté sur les brisants par le flot