Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/99

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— Excusez-moi, ma tante… mais je ne comprends pas vos paroles.

— Rien de plus simple cependant ! votre frère, chargé d’une mission auprès du roi Charles II, en l’absence de M. de Croissy, ambassadeur de France, ne représente-t-il pas à Londres S. M. Louis XIV ? Dès lors, mon neveu, quelle que soit l’amertume de sa mélancolie, ne doit-il pas la dissimuler aux yeux de la cour d’Angleterre, afin de ne point se laisser primer en grâce, en esprit, en gaieté par les courtisans anglais, et de continuer de les éclipser en l’honneur de son maître ? C’est ainsi que Raoul accomplit les devoirs que lui impose sa mission auprès du roi Charles… Mais, — ajouta la marquise, après avoir ainsi répondu d’une manière assez plausible à l’objection de sa nièce, et désirant d’ailleurs changer le sujet d’une conversation qui l’embarrassait, — mais, puisque nous parlons du bon roi Charles… le nom de ce galant et joyeux prince me ramène au cours de l’entretien, dont nous a dévoyé cette longue parenthèse à l’endroit de mon neveu ; or je vous répéterai, ma chère, ce que votre distraction ne vous a pas, tout à l’heure, donné le loisir d’entendre…

— Quoi donc, ma tante ?

— Je vous disais : Avouez que le sort de cette belle mademoiselle de Kéroualle, aujourd’hui devenue madame la duchesse de Portsmouth et l’une des plus grandes dames d’Angleterre, est un sort digne d’envie.

Mademoiselle de Plouernel tressaillit ; ses beaux traits, ordinairement pâles, se colorèrent vivement ; ses noirs sourcils se froncèrent, et, regardant fixement la marquise avec une sorte de stupeur :

— C’est à moi que vous adressez une pareille question ?

— D’où vient votre surprise, ma chère ?

— Vous me demandez, à moi, si le sort de mademoiselle de Kéroualle ne me semble pas digne d’envie ?…

— Sans doute.

— Vous me méprisez donc ! — s’écria mademoiselle de Plouernel