Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/157

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voir, et il les compte… Je n’ai donc rien à te donner, Morise, que ma bonne amitié, si tu me promets de ne pas irriter monseigneur contre moi.

— Il faudrait que j’aie le cœur méchant pour agir ainsi.

— Ah ! Morise !… je voudrais être à ta place.

— Vous, la femme d’un comte, désirer être esclave !…

— Il ne te tuera pas, toi !…

— Bah ! il me tuera comme une autre, si l’envie de me tuer lui prend… et au moins vous, madame, en attendant, vous avez de belles robes, de riches parures, des esclaves pour vous servir… et puis enfin, vous êtes libre.

— Je ne sors pas du burg.

— Parce que vous ne le voulez pas… Wisigarde montait à cheval et chassait… Il fallait la voir sur sa haquenée noire, avec sa robe de pourpre, son faucon sur le poing !… Au moins, si elle est morte jeune, elle n’a pas perdu son temps à se chagriner, celle-là… Au lieu que vous, madame, vous filez votre quenouille, vous regardez le ciel par votre fenêtre ou vous pleurez… quelle vie !

— Hélas ! c’est que je pense toujours à mon pays, à mes parents qui sont si loin… si loin de ce pays des Gaules, où je suis étrangère.

— Wisigarde ne se donnait pas tant de chagrin… elle buvait et mangeait presque autant que le comte.

— Il m’avait toujours dit, à moi et à mon père, qu’elle était morte par accident… Ainsi, tu dis, Morise, que c’est là, là qu’il l’a tuée ?…

— Oui, madame… d’un coup de pied il l’a renversée ici, près de ce poteau… et puis alors…

— Qu’as-tu ?

— Madame, madame… entendez-vous ?

— Quoi donc ?

— On marche dans la chambre du seigneur comte.

— Ah ! c’est lui !…

— Oui, madame, c’est son pas.