Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/221

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— Seigneur, je cours au chenil ; je reviens à l’instant avec Mirff et avec Morff.

En entendant la proposition du comte, universellement reçue avec acclamations, l’amant de l’évêchesse, qui, fidèle à son rôle, s’en allait toujours chevauchant sur son bâton autour de la table, avait soudain interrompu ses gambades, tout prêt à exprimer par des gestes compromettants son refus de s’offrir aux crocs de Mirff et de Morff ; heureusement Karadeuk, grâce à une légère secousse donnée à la chaîne, rappela le Vagre à la prudence, et celui-ci continua ses gambades de l’air le plus indifférent du monde ; mais bientôt son conducteur, le tenant toujours enchaîné, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg, lui disant :

— Seigneur comte, clarissime seigneur !…

— Que veux-tu ?

— Mon ours est mon gagne-pain… vous allez le faire étrangler…

— Et moi, hi… hi… est-ce que je ne m’expose pas à voir… les deux meilleurs chiens de ma meute déchirés… à coups de griffes… puisque tu dis ton ours féroce ?

— Seigneur, vos chiens ne vous font pas vivre ! et mon ours est mon gagne-pain…

— Oserais-tu résister à ma volonté ?

— Ô grand prince ! — reprit Karadeuk toujours agenouillé en se tournant vers Chram, — un pauvre vieillard s’adresse à votre gloire ; un mot de vous à ce clarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi, et il renonce à son projet… Je vous le jure par mon salut ! les autres tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage que ce combat sanglant qui va me priver de mon gagne-pain…

— Allons, relève-toi… je ne t’empêcherai pas de gagner ton pain…

— Grâces vous soient rendues, grand roi ! mon ours est sauvé.

Les paroles de Chram soulevèrent de violents murmures parmi les leudes du comte ; non seulement ils se voyaient privés d’un spec-