Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/294

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qu’ils dorment comme loirs en hiver ? » Voici pourtant à quels terribles soupçons vous nous exposez, sempiternelles rieuses !… c’est de votre âge, je le sais, et ne devrais peut-être point vous le dire ; mais enfin les jours sont courts en cette saison d’automne, et avant que nos bonnes gens aient eu le temps de rentrer les troupeaux des champs, les bœufs du labour, les chariots des vendanges, et de vêtir leurs habits de fête, le soleil sera couché, de sorte que l’on n’arrivera au monastère qu’à la pleine nuit, tandis que la communauté nous attend avant le coucher du soleil.

— Encore quelques brassées de sarment, dame Odille, et il n’y aura plus qu’à y mettre le feu, — répondit une belle jeune fille de seize ans, aux yeux bleus et aux cheveux noirs ; — c’est moi qui me charge d’allumer le bûcher… vous verrez mon courage !

— Oh ! combien ta grand’mère, ma vieille amie l’évêchesse, a raison de dire que tu ne doutes de rien, toi, Fulvie.

— Bonne grand’mère ! elle est comme vous, dame Odille, ses gronderies sont des tendresses ; elle aime tout ce qui est jeune et gai…

— C’est sans doute afin de la satisfaire, et moi aussi, que tu es si folle ?

— Oui, dame Odille ; car il m’en coûte beaucoup, mais beaucoup d’être gaie… Hélas ! hélas !…

Et de rire de tout cœur à chaque hélas ! mais si drôlement, que la bonne petite vieille de faire chorus avec la rieuse ; puis elle lui dit :

— Aussi vrai que voilà la cinquantième fois que nous fêtons l’anniversaire de notre établissement dans la vallée de Charolles, je n’ai jamais vu fille d’un caractère plus heureux que le tien.

— Cinquante ans ! comme c’est long pourtant, dame Odille… il me semble que je ne pourrai jamais avoir cinquante ans !

— Cela paraît ainsi lorsque l’on a, comme toi, ce bel âge de seize ans ; mais pour moi, vois-tu, Fulvie, ces cinquante ans de calme et de bonheur ont passé comme un songe… sauf la méchante année où