Page:Sue - Martin l'enfant trouvé, vol. 3-4.djvu/48

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exercice, en tout semblable à l’oiseuse et pénible évolution de l’écureuil en cage ; une fois hors de ces inutiles et pesants labeurs qui, prolongés durant sept ou huit années, endorment, engourdissent ou tuent souvent tout ce qu’il y a de vif, de pénétrant, de curieux, de vivace dans l’intelligence des enfants et des adolescents, j’étais véritablement stupide.

» Deux ou trois fois, M. Raymond eut la malencontreuse idée de vouloir me produire, moi son phénomène, dans de petites réunions d’amis. J’étais hébété, incapable de prendre part à un entretien quelconque, à moins qu’il ne s’agît des auteurs latins ou grecs, et de la plus ou moins heureuse appropriation de la langue française, pour exprimer fidèlement le texte… et encore je balbutiais, je ne pouvais parvenir à rendre mon idée lucide ; hors de là, je redevenais si complètement idiot, que M. Raymond se dégoûta bien vite de ces exhibitions de ma classique personne.

» De cette exclusion j’étais ravi, et si j’avais pu m’en affecter, je me serais consolé de ma sotte timidité en disant avec le divin Sénèque : — Sed semel hunc vidimus in bello fortem, in foro timidum. (On vit souvent l’homme brave à la guerre, timide aux luttes du forum.)

» Combien de preuves, mon cher Martin, j’aurais à vous citer, à propos de ma sotte incapacité ! Tenez… une… entre mille.

» J’aimais beaucoup mon père ; il alla passer quelques jours en Normandie. Je voulus lui écrire. Je fis vingt brouillons plus bêtes, plus impossibles les uns que les autres ; j’étais tellement habitué à vivre uniquement des