Page:Sue - Martin l'enfant trouvé, vol. 3-4.djvu/47

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» Vous le pensez bien, mon cher Martin, j’avais rarement le temps de réfléchir à ce que l’on ferait de moi ; mais lorsque, par hasard, cela m’arrivait, c’était pour songer avec un amer regret à l’établi de mon oncle, le pauvre petit tailleur ; car ce que l’on appelait mes succès, était loin de me tourner la tête ; je ne fais pas ici le modeste ; je m’étais promis (et jusqu’alors j’avais opiniâtrement tenu ma parole) de ne plus jamais affronter le triomphe du couronnement public ; lors de la distribution des prix, on me proclamait toujours absent, renonçant de la sorte à la seule récompense qui aurait pu me causer quelque vertige d’orgueil. Mes succès, ainsi dépouillés de tout prestige et réduits à leur plus simple expression, se résumaient pour moi en horions, bourrades, moqueries et autres témoignages de la jalouse animadversion de mes camarades qui, malgré la protection dont on m’entourait, trouvaient toujours moyen de m’atteindre ; et de plus, comme ma timidité, ma gaucherie, ma poltronnerie et la conscience de ma laideur ridicule me rendaient très-sauvage et très-fuyard, on me croyait fier de mes avantages, aussi les gourmades de pleuvoir à la moindre petite occasion.

» Et pourtant, mon cher Martin (cela m’a toujours donné quelque estime pour mon bon sens), malgré mes douzaines de couronnes, et tout en me reconnaissant excellent humaniste,… je me trouvais sincèrement très-bête ;… le dernier des cancres avait dans la conversation cent fois plus d’esprit, d’initiative ou de ressources que moi.

» Une fois hors de mes traductions de latin en français ou de français en latin ou en grec, monotone et stérile