Page:Sue - Martin l'enfant trouvé, vol. 3-4.djvu/75

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vorant une troisième victime, je choisis les morceaux… avec la délicate préoccupation d’un gourmet.

» Ce repas d’ichtyophage me ragaillardit, mais je tremblais de froid ; voyant au loin une vive lueur sur la berge, je me secouai, et, emportant dans un morceau du filet ce qu’il me restait de poisson (un vol pourtant), je m’acheminai vers la clarté nocturne : c’étaient des mariniers qui empressés de partir le lendemain au point du jour, faisaient chauffer du goudron dont ils enduisaient quelques parties de leur bateau.

» Avec une puissance d’invention qui m’étonna, et dont je n’avais jamais fait preuve dans mes amplifications latines ou françaises, je me donnai pour un amateur forcené de la pêche, affirmant qu’en levant mes filets, je venais de tomber dans l’eau, la tête la première : l’eau dont mes habits dégouttaient, le poisson que j’apportais, témoignaient suffisamment de ma véracité.

» Ces braves pêcheurs m’accueillirent cordialement, m’engagèrent à me sécher à leur feu, et, si la proposition m’agréait, à attendre le jour sur un des matelas de leur cabine. Ils poussèrent même l’hospitalité jusqu’à m’offrir l’usage d’une gourde remplie d’eau-de-vie ; j’acceptai le matelas, j’usai modérément de la gourde, et, bien séché, je m’étendis dans la cabine, le cerveau assez exalté par l’eau-de-vie et par l’évocation des étranges souvenirs de cette journée que j’avais terminée en me pêchant pour ainsi dire moi-même, et en soupant de barbillons et de carpes crues.

» Je ne sais comment le souvenir de l’ogre exhibé par les bateleurs me revint à la mémoire ; mais, dans