Page:Sue - Martin l'enfant trouvé, vol. 3-4.djvu/74

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des piquets où il était retenu, soit que mes brusques mouvements m’eussent, à mon insu, rapproché du rivage : lorsque je revins à moi, il faisait un clair de lune splendide, et j’étais mollement couché sur le bord du fleuve gazonné à cet endroit. J’avais le corps sorti de l’eau, mes jambes seulement y restaient encore ; mais j’étais aussi enchevêtré dans les mailles du filet que l’avait pu être Gulliver. En me dépêtrant de mon mieux, je sentis frétiller çà et là autour de moi différents corps humides et glissants, que je reconnus pour de fort beaux poissons, lorsque j’eus repris tout-à-fait mes sens.

» Au bout d’un quart-d’heure, j’étais assis sur la berge, trempé jusqu’aux os ; mais, débarrassé du filet et souriant aux prodigieux ébats d’une douzaine de carpes et de barbillons étendus sur l’herbe à mes côtés.

» Je vous l’avoue, mon cher Martin, ma première pensée fut une pensée de joie d’avoir échappé à la mort, et la seconde impression qui me rappela tout-à-fait que j’appartenais à l’humanité, fut une faim dévorante. C’est grossier, c’est matériel, mais cela est… Aussi, avisant au clair de la lune, le ventre brillant et argenté d’un barbillon, je le pris… Et… horreur !… après l’avoir étourdi en lui frappant violemment la tête sur le sol, je le dévorai palpitant… Eh bien !… cette chair, fraîche et dodue, ne me fit éprouver aucune répugnance… au contraire… et une carpe de belle apparence y passa ; seulement, en homme blasé, rassasié, difficile, en dé-