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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

Le champ resta ouvert aux Basques, aux Malouins et aux autres. À tout venant beau jeu.

Si le lecteur veut avoir un aperçu de l’idée absurde que les écrivains se faisaient alors du Canada, qu’il feuillette la tragédie intitulée Acoubar, ou la Loyauté trahie, en date de 1586 ; elle a eu deux rééditions, à Rouen, en 1603 et 1611. Il s’agit des amours de Pistion et de Fortunie dans leur voyage au Canada. Ces héros imaginaires sortaient du cerveau de maître Jacques Du Hamel, avocat au parlement de Normandie. Le langage qu’on y tient est aussi maniéré que les situations en sont impossibles. Acoubar, roi de Guylan, envoye Pistion, gentilhomme français, amant de Fortunie, infante d’Astracan et protégée de Castio, roi de Canada, faire des courses dans la Nouvelle-France. Le poète chasse au loin le naturel, et celui-ci ne revient pas au galop. Il ne faut pas s’étonner de ces fantaisies ridicules, puisque, deux siècles plus tard, la même littérature était encore bien accueillie en France. Et n’a-t-on pas vu, tout récemment, le feuilleton répéter de pareils contes, qui ont enrichi leurs auteurs !

Cependant, les Anglais n’oubliaient pas Terreneuve. Cette même année 1578, ils fondèrent le poste de Saint-Jean, où Roberval avait rencontré dix-sept navires français en 1542. Vers 1580, on y comptait, dans une seule saison, quatre cents vaisseaux de pêche dont cinquante étaient anglais. En 1583, sir Humphrey Gilbert prit possession de l’île au nom de la reine Elisabeth. Le poste de Saint-Jean, établissement éphémère, fut repris d’une manière stable, par les Anglais, en 1613.

Plus loin, dans les terres qu’arrose le grand fleuve, l’initiative des marchands de Saint-Malo ne se ralentissait pas. Jacques Noël se rendit à Montréal en 1583. Noël devait être âgé de soixante et dix-sept ans à cette date. Sa mère, Jeanne, sœur aînée de Jacques Cartier, paraît être née vers 1487. De son mari, Jean Noël, elle eut quatre filles et un garçon. Celui-ci, baptisé sous le nom de Pierre, mais qui porta le nom de Jacques, naquit à Saint-Malo, le 22 avril 1506. Il épousa d’abord Marie Chenue, et ensuite Robine Hervé, selon ce que l’on peut voir.

Il y avait, à Saint-Malo, un autre Jacques Noël dont la femme se nommait Servanne Le Doyon ; leur fils Jacques, baptisé le 5 février 1551, avait eu pour parrain « noble homme Jacques Cartier. »

Les lettres suivantes témoignent de la persévérance que mettait cette famille à s’occuper du Canada. Le texte original ne nous en est pas connu ; ceci est une traduction de l’anglais de Hakluyt :

« À monsieur Jean Growte, étudiant à Paris. — Votre beau-frère, M. Gilles Watier, m’a montré, ce matin, une carte publiée à Paris, dédiée à un nommé M. Hakluyt[1], gentilhomme anglais, dans laquelle toutes les îles occidentales, le royaume du Nouveau-Mexique et les pays de Canada, Hochelaga et Saguenay se trouvent compris. Je maintiens que la rivière du Canada qui est décrite dans cette carte n’y est pas placée comme elle se trouve dans mon livre, lequel est conforme à celui[2] de Jacques Cartier, et que ladite carte ne place pas le grand

  1. Richard Hakluyt, d’Oxford, collectionneur célèbre, séjourna en France de 1584 à 1588.
  2. Ce livre ou mémoire de Cartier est perdu.