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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

Nous verrons, sans surprise, ces Français transplantés prendre goût aux habitudes d’une nouvelle situation, et tirer parti des circonstances les plus difficiles. Ils ont vaincu le climat, terreur des premiers hivernants ; ils se sont procuré une nourriture substantielle, supérieure à celle de l’Europe ; ils ont étendu leurs regards aux limites extrêmes de l’Amérique, et compris l’avenir qui attendait leurs descendants ; on les a vus donner leur sang et leurs biens pour le succès d’une idée ; ils ont eu foi dans la France tant qu’elle ne s’est pas retirée d’eux, et plus tard, obligés de se défendre sur un terrain nouveau, les habitants ont conquis l’indépendance politique dont nous jouissons.

Que serait-il arrivé si la France eût écrasé les Iroquois, lorsque ceux-ci reprirent les armes en 1646 ? Un grand nombre de colons n’eussent point tardé à s’emparer des terres du Saint-Laurent, puisque tout le nord du royaume se trouvait alors comme ouvert au recrutement des agriculteurs. Les esprits étaient préparés. Si l’on n’eût point laissé reparaître le fantôme, hélas ! trop réel, de la guerre sauvage, la situation de la colonie devenait assurée, et bientôt nous eussions devancé les Anglais, nos voisins ; car la révolution qui renversa Charles i était commencée et paralysait les établissements de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre. Trois cents soldats, quelques fortins sur le fleuve, deux ou trois coups hardis portés au cœur du pays des Iroquois, il n’en fallait pas davantage pour sauver le Canada ; mais la cour absorbée par les intrigues, le cardinal de Mazarin aux prises avec la noblesse, la guerre aux frontières, faisaient bien aisément oublier une centaine de pauvres familles perdues dans les forêts lointaines du Nouveau-Monde. D’ailleurs, le devoir de protéger les Canadiens incombait encore plus aux Cent-Associés qu’à la France elle-même. Les membres de cette association méritent toute la censure de l’Histoire : ils ont constamment manqué à leur parole et opéré sous de faux prétextes. À lire les pièces qu’ils ont signées, telles que lettres aux missionnaires, contrats de concessions de terres, déclarations de toute nature, on les croirait inspirés du plus noble et du plus religieux sentiment ; mais tout se borne aux mots, comme dans les documents, en apparence si honnêtes, de François i, Henri ii, Henri iii et Henri iv. Le Canada était un pays à exploiter — on l’exploitait. Fallait-il mentir pour conserver ce riche monopole — on mentait. Dans ce calcul, l’habitant seul ne comptait pas ; cependant, il était l’unique homme qui eût la justice et le patriotisme de son côté ; mais on entravait sa marche, au lieu de l’aider. Les Cent-Associés servaient de prétexte aux rings ou cercles de spéculateurs dont on ne voulait pas avouer ouvertement le métier. Strictement parlant, cette compagnie n’a jamais existé que sur le papier, ce qui n’empêche pas les écrivains de nos jours de s’enthousiasmer sur les travaux qu’elle avait promis d’accomplir. Promettre et tenir ne sont point la même chose. Si la compagnie eût cessé de jouir de ses privilèges à l’époque où elle se déclarait incapable de remplir ses obligations (1633), personne ne la blâmerait ; mais elle se garda bien de renoncer aux bénéfices qu’elle en retirait ! Après 1645, elle semblait avoir fini son triste rôle ; néanmoins, elle intrigua et se soutint encore vingt années — les vingt années les plus lamentables de notre histoire. C’est à peine si, de tous les Associés, on en voit quatre qui prirent leur devoir au sérieux.