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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

avant qu’ils les prennent, et s’ils en eussent trouvé de bien faites et à leur gré, il en serait peut-être resté ici quelques-uns pour les épouser et s’établir, ce qui augmenterait la colonie, au lieu qu’ils s’en sont tous retournés en affirmant qu’ils aimaient mieux les sauvagesses avec lesquelles la plupart d’entre eux se marient[1], et surtout aux Illinois[2], de la main des jésuites qui y sont missionnaires. Nous tâcherons cependant de marier les autres le plus promptement qu’il se pourra. Si tous les voyageurs ou coureurs de bois pouvaient se fixer ici, il serait plus à propos d’envoyer des filles que des garçons, qui sont en bien plus grand nombre que les filles. » Lamothe-Cadillac ajoute : « Selon le proverbe : méchant pays, méchantes gens. On peut dire que c’est un amas de la lie du Canada, gens de sac et de corde, sans subordination, sans respect pour la religion et pour le gouvernement, adonnés au vice, principalement aux femmes sauvagesses qu’ils préfèrent aux Françaises. Il est très difficile d’y remédier lorsque Sa Majesté désire qu’on les gouverne avec douceur et qu’elle veut qu’un gouverneur se conduise de manière que les habitants ne fassent pas de plaintes contre lui. En arrivant, j’ai trouvé toute la garnison dans les bois, parmi les sauvages, qui l’ont fait vivre tout bien que mal au bout de leurs fusils, et cela faute de vivres, non-seulement en pain mais même en maïs, la récolte ayant manqué, pendant deux années consécutives. Quand bien même elle ne manquerait pas, il est nécessaire d’observer que le maïs ne se conserve ici que d’une récolte à l’autre parce que la vermine le gâte et le ronge entièrement. Le lieutenant de roi, Bienville, est venu ici à l’âge de dix-huit[3] ans, sans avoir servi ni en Canada[4], ni en France. Son frère, Châteauguay, est venu encore plus jeune[5], aussi bien que le major Boisbriant[6]. Il ne s’est trouvé ici personne du métier pour former les soldats, aussi sont-ils mal disciplinés. Les Canadiens et les soldats qui ne sont pas mariés, ont des sauvagesses esclaves et prétendent ne pouvoir se dispenser d’en avoir pour les blanchir, pour faire leur marmite et pour garder leurs cabanes. Cette conduite n’est pas tolérable. » Le 2 octobre de la même année, Bienville écrivait du fort Louis de Mobile à son frère, le baron de Longueuil[7] : « M. de la Mothe-Cadillac a mis la consternation si grande dans ce pays que, depuis le premier jusqu’au dernier, tout le monde demande avec instance à en sortir. Plusieurs habitants s’en sont déjà allés par la Vera-Cruz et par la Havane ; un chacun cherche un moyen pour fuir. C’est en effet une chose triste pour nous surtout, officiers et soldats, auxquels il n’est rien venu de France. Mon frère de Sérigny n’y a pas seulement pu embarquer une cassette en payant le fret. Nous sommes d’obligation de vendre nos esclaves et petits meubles pour faire un peu d’argent pour acheter de la farine, des chemises et autres hardes, au magasin de la compagnie. On ne veut recevoir nos appointements à moitié de

  1. À la Louisiane, les administrations qui se succédèrent sous le régime français, mirent autant d’obstacles que possible au mariage des blancs avec les sauvages, bien que les prêtres demandassent, à plusieurs reprises, à être laissés libres de bénir ces unions.
  2. Cela avait lieu, en effet, plus souvent, aux Illinois qu’ailleurs.
  3. Baptisé à Montréal, le 23 février 1680. Il demeura quarante-quatre ans à la Louisiane.
  4. Il avait servi sept ou huit ans sous son frère d’Iberville.
  5. Baptisé à Montréal le 27 juillet 1683.
  6. Pierre Dugué de Boisbrillant, baptisé à Montréal, le 21 janvier 1675 ; marié, 17 février 1694, avec Angélique de Lugré, à l’Ange-Gardien.
  7. Revue Canadienne, 1881, page 597. Plusieurs détails sur la famille Le Moyne.