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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

ici. Je vous avoue, monseigneur, que je ne sais ce que serait devenue cette colonie, si j’eusse congédié les Canadiens, comme M. Bégon, intendant de Rochefort, me le mandait. Je pourrais le faire, si j’avais cent cinquante bons soldats. Les Canadiens sont des hommes propres à tout, sur lesquels on peut compter ; au lieu que les soldats et matelots qu’on est obligé d’envoyer à la mer désertent à la première terre espagnole, et on se trouve obligé d’en engager à des prix exorbitants pour ramener les bâtiments. Nous n’avons que quarante-cinq soldats maintenant, de cent que nous devrions avoir dans les deux compagnies que le roi entretient dans ce pays-ci. Il faudrait envoyer des hommes plus forts et moins enfants. »

À cet état de choses le ministre opposa comme remède (1708) un commissaire, M. Diron d’Artaguette, dont la charge, moitié civile et moitié militaire, correspondait à peu près à celle des intendants du Canada. Malheureusement, d’Iberville n’étant plus, et son pareil ne devait pas se retrouver.

« Louis xiv, dit M. Rameau, méprisait les opérations lentes et d’apparence mesquine, tandis que les mirages de la grandeur l’éblouissaient trop aisément ; avec l’argent qui fut dépensé presque sans fruit pour la Louisiane, de 1683 à 1706, il eût été facile de pousser le peuplement du Canada et de l’Acadie, de manière à compter trente mille âmes dans le premier pays, et trois ou quatre mille dans le second ; en accroissant en même temps le chiffre des garnisons, non-seulement toutes les colonies anglaises eussent été tenues en échec, mais peut-être en eût-on conquis une portion. Quant à la Louisiane, on l’eût ensuite occupée en son temps et par surcroit, puisque la France eût alors dominé sans conteste tout le nord de l’Amérique ! Mais c’est en vain que les réclamations les plus pressantes et les mieux fondées étaient adressées à la cour à ce sujet : « Lorsque je compare la fin des guerres de l’Europe depuis cinquante ans, et les progrès que dans dix ans l’on peut faire ici, non-seulement mon devoir m’oblige, mais il me presse d’en parler hardiment !… La France peut en dix ans et à moins de frais s’assurer en Amérique plus de puissance réelle que ne sauraient lui en procurer toutes ses guerres d’Europe. » Ainsi écrivait en 1663 M. d’Avaugour, gouverneur du Canada. Ne semble-t-il pas que cet honnête homme ait eu alors une vision de l’avenir !

« M. de Callières, MM. de Frontenac et d’Iberville, ajoute M. Garneau, demandèrent successivement et inutilement pour le Canada des renforts bien médiocres, qui à cette époque eussent assuré pour toujours la suprématie de la France en Amérique ; d’Iberville, qui avait fait ses preuves, sollicitait la plus faible assistance pour conquérir New-York. On préféra dépenser cinq fois davantage et lui donner le commandement de l’expédition de la Louisiane. »

Personne n’a étudié l’histoire de cette dernière contrée avec le talent de M. Charles Gayarré, lequel descend par sa mère d’une famille canadienne, les Boucher de Grand Pré, établie en Louisiane avec Bienville. Nous lui laissons de nouveau la parole : « Le 25 février 1708, M. de Bienville ayant appris que M. de Muys[1], qui venait pour le remplacer, était mort

  1. Nicolas Daneaux de Muy, capitaine aux troupes dites de la marine ; marié deux fois : à Marguerite Boucher et à Catherine d’Ailleboust, Canadiennes. (Voir le présent ouvrage, v. 119).