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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

toute espèce de méfaits, et sont des voleurs et des fripons qui dilapident les effets de Sa Majesté. »

Le père Gravier, jésuite, s’était décidé à prendre fait et cause pour Bienville, qu’il défendit auprès du ministre par une lettre du 27 février. Dédaignant toutes ces cabales. Bienville ne paraissait en avoir aucun souci observe M. Gayarré, et, rendant compte au ministre de l’état de la colonie, par une dépêche en date du 20 février, il passa sous silence toutes ces intrigues, à l’exception de l’opposition qui lui était fait par M. de La Salle : « Je prends la liberté, monseigneur, de rendre compte à Votre Grandeur de l’état où se trouve à présent la colonie. Nous manquons de vivres, et pourtant il en faut, non-seulement pour ma garnison, mais encore pour les habitants, qui n’ont pas encore fait d’habitations assez grandes pour subsister d’eux-même. Ils me représentent souvent leurs peines de n’avoir ni nègres ni bœufs pour apprêter leurs terres ; que ce pays est très malsain, et qu’ils se trouvent malades dans des temps où ils devraient faire leurs semences. Je leur assure que Votre Grandeur les secourra, et que la guerre seule leur cause tout le mal qu’ils souffrent. L’espérance d’un avenir plus heureux les console. Ce qui est certain c’est que le retardement des vaisseaux destinés pour la Louisiane réduit cette colonie à des extrémités fâcheuses, auxquelles on ne peut remédier que par des dépenses considérables au roi. Le fort que je m’étais proposé de faire aux Chickassas[1] pour m’attacher cette nation, la plus aguerrie de toutes, sera plus longtemps à établir que je ne croyais, et par insuffisance de monde, et par disette de marchandises pour concilier les villages, de manière à assurer la protection du fort. Il est d’une indispensable nécessité de faire des présents aux sauvages, qui sont journellement tentés par les Anglais. Ils nous préfèrent, mais l’intérêt est un mobile si puissant, qu’à la fin ils nous échapperont. J’apprends la mort de M. de Saint-Côme[2], missionnaire des Natchez, qui a été tué en descendant le Mississippi, avec trois Français, par des sauvages de la nation de Tchoumachas établie au sud du Mississippi, à deux journées dans les terres. Cette nation avait déjà tué quatre Français, coureurs de bois, il y a douze ans. On ne se méfiait aucunement d’eux. Tous les sauvages de ce pays sont traîtres. Voilà déjà bien des assassinats, et il y a lieu d’appréhender qu’ils n’en fassent davantage, par le peu d’appréhension qu’ils ont des Français. Ils en ont une si petite idée, que dernièrement les chefs des Chickassas et des Chactas me demandaient, d’un très grand sérieux, s’il y avait bien autant de monde en France qu’ici. Je voulus leur faire concevoir par de fortes comparaisons ce qui en était. Il me fut impossible de le leur faire croire, quoique j’entende parfaitement leur langue. Ils me donnaient pour raison que s’il y avait effectivement autant de monde que je le disais, il en viendrait ici venger la mort des Français, ou bien vous n’avez pas de naturel, me disaient-ils ; il y a six ans que vous êtes ici… au lieu d’augmenter, vous diminuez. Les bons hommes meurent, et il ne vient que des enfants à leur place. Ils ont en effet raison. Des soldats que nous avons, les trois quarts sont trop jeunes et incapables de soutenir les guerres de ce pays

  1. Ces sauvages jouèrent en Louisiane le rôle des Iroquois en Canada, se montrant plus hostiles aux Français qu’aux Anglais.
  2. Jean-François Buisson ou Bisson de Saint-Côme, Canadien. Il s’était rendu à la Louisiane, en 1703, avec trois hommes.