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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

pour lui seul un congé, peut le faire valoir soi-même ou le vendre au plus offrant. Un congé vaut ordinairement six cents écus, et les marchands ont coutume de l’acheter. Ceux qui les obtiennent n’ont aucune peine à trouver des coureurs de bois pour entreprendre les longs voyages qu’ils sont obligés de faire s’ils veulent en retirer des profits considérables. Le terme ordinaire est d’une année et quelquefois plus. Les marchands mettent six hommes dans les deux canots stipulés par ces permis, avec mille écus de marchandises propres pour les sauvages, qui sont taxées et comptées à ces coureurs de bois à quinze pour cent plus qu’elles ne sont vendues argent comptant à la colonie. Cette somme de mille écus rapporte ordinairement au retour du voyage sept cents pour cent de profit, quelquefois plus, quelquefois moins, parce qu’on écorche les sauvages du bel air ; ainsi ces deux canots qui ne portent que pour mille écus de marchandises, trouvent, après avoir fait la traite, assez de castors de ce provenu pour en charger quatre. Or, quatre canots peuvent porter cent soixante paquets de castors, c’est-à-dire quarante chacun, chaque paquet valant cinquante écus ; ce qui fait en tout, au retour du voyage, la somme de huit mille écus. Voici comment on en fait la répartition. Le marchand retire en castors de ces huit mille écus de pelleteries le paiement du congé que j’ai fait monter à six cents écus ; celui des marchandises qui va à mille. Ensuite, sur les six mille quatre cents de surplus, il prend quarante pour cent pour la bomerie[1], ce qui fait encore deux mille cinq cent soixante écus. Après quoi le reste est partagé entre les six coureurs de bois qui n’ont assurément pas volé les six cents écus ou à peu près, qui reste à chacun d’eux, car leur travail est inconcevable. Au reste, vous remarquerez que le marchand gagne, outre cela, vingt-cinq pour cent sur les peaux de castors, en les portant au bureau des fermiers-généraux, où le prix des quatre sortes de castor est fixé, car s’il vendait ces pelleteries à quelqu’autre marchand du pays, argent comptant, il ne serait payé qu’en monnaie courante du pays qui vaut moins que les lettres de change du directeur de ce bureau pour la Rochelle ou pour Paris où elles sont payées en livres de France qui valent vingt sols ; au lieu que la livre de Canada n’en vaut que quinze. Il faut que vous preniez garde que c’est seulement sur les castors où l’on profite de vingt-cinq pour cent, qu’on appelle ici de bénéfice ; car si l’on compte à quelque marchand de Québec quatre cents livres de Canada en argent, et qu’on porte le lettre de change en France, son correspondant n’en payera que trois cents de France, ce qui est la même valeur… Comme la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre ne subsistent que par les pêches de morue et par le commerce de toutes sortes de pelleteries[2], il est de l’intérêt de ces deux colonies de tâcher d’augmenter le nombre des vaisseaux qui servent à cette pêche et d’encourager les sauvages à chasser les castors en leur fournissant les armes et les munitions dont ils ont besoin. Tout le monde sait que la morue est une grande consomption dans tous les pays méridionaux[3] de l’Europe, et qu’il y a peu de marchandise de plus prompt ni de meilleur débit, surtout

  1. « Bomerie », prêt à grosse aventure.
  2. Pour ce qui est de la Nouvelle-France, le commerce des pelleteries ne lui procura à peu près aucun bien et lui fit un mal immense. La Nouvelle-Angleterre finit par se révolter contre sa métropole à propos de questions de commerce.
  3. C’est encore dans ces contrées que nous en exportons le plus aujourd’hui.