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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

font leur grande divinité de l’or et de l’argent. C’est du feu pour eux que ces métaux si puissants ; ils ne veulent point y toucher, et le capucin le plus austère ne s’en défendrait pas plus scrupuleusement. Ils ont la même indifférence pour les habits. C’est un plaisir de les voir courir de boutique en boutique, l’arc et la flèche à la main, tout-à fait nus… Presque tous les marchands qui sont établis en cette ville ne travaillent que pour ceux de Québec, dont ils sont commissionnaires. Les barques qui transportent ici les marchandises sèches, les vins et les eaux-de-vie sont en très petit nombre, mais elles font plusieurs voyages pendant l’année. Les habitants de l’île de Montréal et des côtes circonvoisines viennent faire leurs emplettes à la ville deux fois l’an, achetant leurs marchandises cinquante pour cent plus qu’à Québec. Les sauvages d’alentour, établis ou vagabonds, y portent des peaux de castor, d’élan, de caribou, de renard et de martre, en échange de fusils, de poudre, de plomb et autres nécessités de la vie. Toute le monde y trafique avec liberté, et c’est la meilleure profession du monde pour s’enrichir en très peu de temps. Tous les marchands s’entendent à merveille pour vendre leurs effets au même prix, mais les habitants savent bien faire échouer cette machine, car quand ils voient que le complot va trop loin, et que ces messieurs vendent exorbitamment, on rehausse le prix des denrées et des vivres à proportion… Les mêmes sauvages dont je vous ai parlé dans ma dernière, ont rencontré des Iroquois, sur la grande rivière des Outaouas, qui les ont avertis que les Anglais se préparaient à transporter à leurs villages, situés à Michillimakinac[1], de meilleures marchandises et à plus bas prix que celles des Français. Cette nouvelle chagrine également les gentilshommes, les coureurs de bois et les marchands, qui perdraient en ce cas là considérablement. Car il faut que vous sachiez que le Canada ne subsiste[2] que par le grand commerce de pelleteries, dont les trois quarts[3] viennent des peuples qui habitent aux environs des grands lacs. Si ce malheur arrivait, tout le pays en souffrirait, par rapport à la ruine totale de certains congés dont il est à propos de vous donner l’explication. Ces congés sont des permissions par écrit que les gouverneurs-généraux accordent, au nom du roi, aux pauvres gentilshommes et aux vieux officiers chargés d’enfants, afin qu’ils puissent envoyer des marchandises dans ces lacs. Le nombre en est limité à vingt-cinq par année, quoiqu’il y en ait davantage d’accordés, Dieu sait comment. Il est défendu à toutes sortes de personnes, de quelque qualité et condition qu’elles puissent être, d’y aller ou d’y envoyer, sous peine de la vie, sans ces sortes de permissions[4]. Chaque congé s’étend jusqu’à la charge de deux grands canots de marchandises. Quiconque obtient

  1. En 1686, deux bandes, de trente Hollandais chacune, tentèrent de trafiquer à Michillimakinac. En route LaDurantaye et Tonty les firent prisonniers. (Voir tome V, 94-3, 120-21).
  2. Le Canada subsistait plutôt par son agriculture. Le commerce plus ou moins lucratif des fourrures n’entrait pas en première ligne dans le bien-être des habitants, même en 1685, au temps où le commerce était dans toute sa force.
  3. L’intendant Raudot disait, en 1706, que le castor était ruiné ; que trop de gens avaient fondé des espérances sur ce trafic ; et enfin que le Canada périclitait à cause de cela.
  4. En 1682, nombre de voyageurs et coureurs de bois étant allés furtivement à la traite chez les Outaouais, les marchands privilégiés se plaignirent, et M. Aubert de la Chesnaye obtint de M. de la Barre un ordre adressé aux Iroquois autorisant ceux-ci de piller les canots non munis de passeports. Avant la fin de l’année, deux canots, appartenant à M. de la Chesnaye et à René Le Gardeur de Tilly, sieur de Beauvais, associés, subirent ce mauvais sort parce qu’ils ne portaient point de permission. Ce fut le commencement de la guerre dont nous avons parlé, pages 93-5, 99 et 114 du tome V.