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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

négligés et que quantité de bonnes terres sont encore incultes, et que le pays ne s’est point peuplé… En 1706, le commerce de la plus ancienne de nos colonies ne roulait que sur un fonds de six cent cinquante mille livres. Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis ce temps-la. Or, cette somme, répandue sur trente mille[1] habitants, ne peut les mettre à leur aise, ni leur donner le moyen d’acheter les marchandises de France. Aussi, la plupart vont-ils tout nus, surtout ceux qui sont dans les habitations un peu écartées. Ils ne vendent pas même tout le surplus de leurs denrées aux habitants des villes, parce que ceux-ci sont obligés, pour subsister, d’avoir des terres à la campagne et de les faire valoir par eux-mêmes… Il est vrai que la nécessité a enfin ouvert les yeux aux Canadiens : ils se sont vus obligés de cultiver le lin et le chanvre, de faire des toiles et de mauvais droguets de la laine de leurs vieux habits[2] mêlée avec du fil ; mais la longue habitude qu’ils avaient contractée de ne rien faire, ne leur a pas permis de sortir tout-à-fait de misère. Tous, à la vérité, ont du blé et des bestiaux suffisamment pour vivre[3], mais plusieurs n’ont pas de quoi se couvrir, et sont obligés de passer l’hiver, qui est fort long et fort rude, avec quelques peaux de chevreuils… Il s’ensuit de là que tout le monde, ici, a le nécessaire pour vivre. On y paie peu au roi. L’habitant ne connaît point la taille ; il a du pain à bon marché ; la viande et le poisson n’y sont pas chers. Mais le vin[4], les étoffes, et tout ce qu’il faut faire venir de France, y coûtent beaucoup. Les gens à plaindre sont les gentilshommes et les officiers, qui n’ont que leurs appointements et qui sont chargés de familles. Les femmes n’apportent ordinairement pour dot à leurs maris que beaucoup d’esprit, d’amitié, d’agréments et une grande fécondité — mais Dieu répand sur les mariages dans ce pays la bénédiction qu’il répandait sur ceux des patriarches. Il faudrait, pour faire subsister de si nombreuses familles, qu’on y menât aussi la vie des patriarches — mais le temps en est passé. Il y a dans la Nouvelle-France plus de noblesse que dans toutes nos autres colonies ensemble. Le roi y entretient encore vingt-huit compagnies des troupes de la marine et trois états-majors. Plusieurs familles y ont été anoblies et il y est resté plusieurs officiers du régiment de Carignan-Salières, ce qui a peuplé le pays de gentilshommes, dont la plupart ne sont pas à leur aise. Ils y seraient encore moins si le commerce ne leur était pas permis et si la chasse et la pêche n’étaient pas ici de droit commun. Après tout, c’est un peu leur faute s’ils souffrent de la disette ; la terre est bonne presque partout et l’agriculture ne fait point déroger. Combien de gentilshommes, dans toutes les provinces de France, envieraient le sort des simples habitants du Canada s’il le connaissaient ! Et ceux qui languissent ici dans une honteuse indigence sont-ils excusables

  1. Le recensement de 1720 donne un peu moins de vingt mille âmes.
  2. Les Anglais ayant enlevé, durant la guerre de 1702 à 1713, des navires chargés de marchandises pour le Canada, les habitants firent de nécessité vertu et donnèrent plus d’essor que jamais à l’industrie du tissage des étoffes.
  3. Le recensement de 1721 montre 62,145 arpents en culture, 12,203 en pâturages, 282,700 minots de blé, 4,585 d’orge, 64,035 d’avoine, 57,400 de pois, 7,205 de mais, 54,650 de lin, 2,100 de chanvre, 48,038 de tabac, 5,603 chevaux, 23,388 bêtes à cornes, 13,823 moutons, 16,250 cochons.
  4. Vers 1698, la production du vin avait tellement diminué en France que, dans la Champagne et la Bourgogne, on établissait force brasseries de bière. Des villes, où jusqu’alors on n’avait connu que le vin, se mirent à consommer de la bière. En Canada, l’habitant s’en tenait à ce dernier breuvage ; les brasseries étaient plus nombreuses que jamais parmi nous. Le clergé, le militaire, la noblesse, les marchands français, buvaient du vin.