Page:Swift - Gulliver, traduction Desfontaines, 1832.djvu/164

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ordinaire, et je couvris le bout de ces bâtons de peau de souris, pour ménager les touches et le son de l’instrument ; je plaçai un banc vis-à-vis, sur lequel je montai, et alors je me mis à courir avec toute la vitesse et toute l’agilité imaginables sur cette espèce d’échafaud, frappant çà et là le clavier avec mes deux bâtons de toute ma force, en sorte que je vins à bout de jouer une gigue anglaise à la grande satisfaction de leurs majestés ; mais il faut avouer que je ne fis jamais d’exercice plus violent et plus pénible.

Le roi, qui, comme je l’ai dit, était un prince plein d’esprit, ordonnait souvent de m’apporter dans ma boîte et de me mettre sur la table de son cabinet. Alors il me commandait de tirer une de mes chaises hors de la boîte, et de m’asseoir de sorte que je fusse au niveau de son visage. De cette manière, j’eus plusieurs conférences avec lui. Un jour, je pris la liberté de dire à sa majesté que le mépris qu’elle avait conçu pour l’Europe et pour le reste du monde ne me semblait pas répondre aux excellentes qualités d’esprit dont elle était ornée ; que la raison était indépendante de la grandeur du corps ; qu’au contraire, nous avions observé, dans notre pays, que les personnes de haute taille n’étaient pas ordinairement les plus ingénieuses ; que, parmi les animaux, les abeilles et les fourmis avaient