Page:Swift - Gulliver, traduction Desfontaines, 1832.djvu/322

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mais ils n’avaient point cette conception et cette docilité qu’il remarquait en moi. Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j’avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans un grand bâtiment de bois ; que mes compagnons m’avaient mis à terre sur cette côte et qu’ils m’avaient abandonné. Il me fallut alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. Mon maître me répliqua qu’il fallait que je me trompasse, et que j’avais dit la chose qui n’était pas, c’est-à-dire que je mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n’ont point de mot pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait comprendre qu’il y eût des terres au-delà des eaux de la mer, et qu’un vil troupeau d’animaux pût faire flotter sur cet élément un grand bâtiment de bois, et le conduire à leur gré. À peine, disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et sûrement il n’en confierait pas la conduite à des yahous.

Ce mot Houyhnhnm, dans leur langue, signifie cheval, et veut dire, selon son étymologie, la perfection de la nature. Je répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que, dans quelque temps, je serais en état de lui dire des choses qui le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son épouse, messieurs ses enfans le poulain et la jument, et tous