Page:Swift - Gulliver, traduction Desfontaines, 1832.djvu/365

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et pour en acquérir d’autres que la nature ne vous avait point donnés. Il est certain que vous ressemblez aux yahous de ce pays-ci pour la figure extérieure, et qu’il ne vous manque, pour être parfaitement tel qu’eux, que de la force, de l’agilité, et des griffes plus longues. Mais du côté des mœurs la ressemblance est entière. Ils se haïssent mortellement les uns les autres ; et la raison que nous avons coutume d’en donner est qu’ils voient mutuellement leur laideur et leur figure odieuse, sans qu’aucun d’eux considère la sienne propre. Comme vous avez un petit grain de raison, et que vous avez compris que la vue réciproque de la figure impertinente de vos corps était pareillement une chose insupportable, et qui vous rendrait odieux les uns aux autres, vous vous êtes avisés de les couvrir, par prudence et par amour-propre. Mais, malgré cette précaution, vous ne vous haïssez pas moins, parce que d’autres sujets de division qui règnent parmi nos yahous règnent aussi parmi vous. Si, par exemple, nous jetons à cinq yahous autant de viande qu’il en suffirait pour en rassasier cinquante, ces cinq animaux, gourmands et voraces, au lieu de manger en paix ce qu’on leur donne en abondance, se jettent les uns sur les autres, se mordent, se déchirent, et chacun d’eux veut manger tout ; en sorte