Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 11, 1904.djvu/279

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LE RÉGIME MODERNE


qui vivent en société et dans un État, nulle étude n’est si importante ; il n’y a qu’elle pour leur fournir une idée précise et prouvée de la société et de l’État, et c’est dans les écoles de droit que la jeunesse cultivée vient chercher cette idée capitale. Si elle ne l’y trouve pas, elle en invente une à sa fantaisie. Aux approches de 1789, l’enseignement du droit, suranné, étriqué, déserté, tombé dans le mépris, presque nul[1], n’offrait aucune doctrine fondée et accréditée qui pût s’imposer aux jeunes esprits, remplir leur vide, empêcher la chimère d’entrer. Elle entra : c’était l’utopie antisociale de Rousseau, son contrat social anarchique et despotique. Pour l’empêcher de rentrer, le mieux serait de ne pas retomber dans la même erreur, de ne pas laisser le logis vacant, d’y installer d’avance un occupant à poste fixe, de veiller à ce que ce premier occupant, qui est la science, puisse représenter à toute heure ses titres de propriétaire légitime, sa méthode analogue à celle des

  1. Liard, l’Enseignement supérieur en France, 71, 73. « Dans les écoles de droit, disent des cahiers de 1789, il n’y a pas la cinquantième partie des élèves qui suivent les cours des professeurs. » — Fourcroy, Exposé des motifs de la loi concernant les Écoles de droit, 13 mars 1804. « Dans les anciennes Facultés de droit, les études étaient nulles, inexactes ou rares, les leçons négligées ou non suivies ; on achetait des cahiers au lieu de les rédiger soi-même ; on était reçu après des épreuves si faciles qu’elles ne méritaient plus le nom d’examens ; les lettres de baccalauréat et de licence n’étaient véritablement qu’un titre qu’on achetait sans étude et sans peine. » — Cf. les Mémoires de Brissot et les Souvenirs du chancelier Pasquier, tous les deux étudiants en droit avant 1789. — M. Léo de Savigny, dans son livre récent, Die Franzosischen Rechtsfacultäten (74 et suivantes), a recueilli d’autres témoignages non moins décisifs.