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LE RÉGIME MODERNE


« raître ». Par surcroît, et au-dessus du directeur général, le ministre de la police[1], qui lui aussi a son bureau de censure, peut, de son propre chef, faire apposer les scellés sur les feuilles déjà tirées, en rompre chez l’imprimeur les planches et les formes, mettre au pilon les dix mille exemplaires de l’Allemagne par Mme de Staël, « prendre des mesures pour qu’il n’en reste pas une seule feuille », réclamer à l’auteur son manuscrit, reprendre aux amis de l’auteur les deux exemplaires qu’il leur a prêtés, reprendre au directeur général lui-même les deux exemplaires de service enfermés dans un tiroir de son cabinet. — Deux ans auparavant. Napoléon disait à Auguste de Staël[2] : « Votre mère n’est pas méchante ; elle a de l’esprit, beaucoup d’esprit ; mais elle n’est accoutumée à aucune espèce de subordination ; elle n’aurait pas été six mois à Paris que je serais forcé de la mettre au Temple ou à Bicêtre. J’en serais fâché, parce que cela ferait du bruit ; cela me nuirait dans l’opinion. » — Peu importe qu’elle s’abstienne de parler politique : « On fait de la politique en parlant de littérature, de beaux-arts, de morale, de tout au monde ; il faut que les femmes tricotent », et que les hommes se taisent ou que, s’ils parlent, ce soit sur un thème donné et dans le sens prescrit.

  1. Collection des lois et décrets, XII, 170 : « Lorsque les censeurs auront examiné un ouvrage et permis la publication, les libraires seront en effet autorisés à le faire imprimer. Mais le ministre de la police aura encore le droit de le supprimer en entier, s’il le juge convenable. » — Welschinger, 346 à 374.
  2. Welschinger, 173, 175.