Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 1, 1909.djvu/107

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Sans doute aussi, et notamment depuis trente années, ils veulent être humains ; ils dissertent entre eux sur les droits de l’homme ; ils souffriraient de voir la face pâle d’un paysan qui a faim. Mais ils ne la voient pas, songeront-ils à la deviner sous la phrase maladroite et complimenteuse de leur homme d’affaires ? D’ailleurs, savent-ils ce que c’est que la faim ? Lequel d’entre eux a l’expérience de la campagne ? Et comment pourraient-ils se représenter la misère du misérable ? Ils sont trop loin de lui pour cela, trop étrangers à sa vie. Le portrait qu’ils s’en font est imaginaire ; jamais on ne s’est représenté plus faussement le paysan ; aussi le réveil sera-t-il terrible. C’est le bon villageois, doux, humble, reconnaissant, simple de cœur et droit d’esprit, facile à conduire, conçu d’après Rousseau et les idylles qui se jouent en ce moment même sur tous les théâtres de société[1]. Faute de le connaître, ils l’oublient ; ils lisent la lettre de leur régisseur, puis aussitôt le tourbillon du beau monde les ressaisit, et, après un soupir donné à la détresse des pauvres, ils songent que cette année ils ne toucheront pas leurs rentes. — Ce n’est pas là une bonne disposition pour faire l’aumône. Aussi, c’est contre les absents, non contre les résidents que les plaintes s’élèvent[2]. « Les biens de l’Église, dit un cahier, ne servent qu’à nourrir les passions des titulaires. »

  1. Voir à ce sujet La partie de chasse de Henri IV, par Collé. Cf. Berquin, Florian, Marmontel, etc., et aussi les estampes de l’époque.
  2. Boivin-Champeaux, Notice historique sur la Révolution dans le département de l’Eure, 61, 63.