Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 2, 1910.djvu/42

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« toute la vie… Si vous vous proposez d’être son tyran…, empoisonnez-le de votre mieux d’une morale contraire à la nature, faites-lui des entraves de toute espèce, embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l’effrayent… Le voulez-vous heureux et libre, ne vous mêlez pas de ses affaires… Et demeurez à jamais convaincu que ce n’est pas pour vous, mais pour eux que ces sages législateurs vous ont pétri et maniéré comme vous l’êtes. J’en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses ; examinez les profondément, et je me trompe fort, ou vous verrez l’espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu’une poignée de fripons se permettait de lui imposer… Méfiez-vous de celui qui veut mettre l’ordre ; ordonner, c’est toujours se rendre maître des autres en les gênant. » Plus de gêne ; les passions sont bonnes, et, si le troupeau veut enfin manger à pleine bouche, son premier soin sera de fouler sous ses sabots les animaux mitrés et couronnés qui le parquent pour l’exploiter[1].

  1. Diderot : Les Eleuthéromanes.

    « Et ses mains, ourdissant les entrailles du prêtre,
    En feraient un cordon pour le dernier des rois. »

    Brissot : « Le besoin étant notre seul titre de propriété, il en résulte que, lorsqu’il est satisfait, l’homme n’est plus propriétaire… Deux besoins essentiels résultent de la constitution de l’animal, la nutrition et l’évacuation… Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables ? Oui, car les êtres ont droit de se nourrir de toute matière propre à satisfaire leurs besoins… Homme de la nature, suis ton vœu, écoute ton besoin, c’est ton seul maître, ton seul guide. Sens-tu s’allumer dans tes veines un feu secret à l’aspect d’un objet charmant ?