Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 2, 1910.djvu/96

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« hommes », et « la masse des hommes, continuellement repoussée du sanctuaire des sciences par le style dur et le goût détestable des (autres) ouvrages scientifiques, ne résiste pas aux séductions du style et de la méthode française ». Ainsi l’esprit classique qui fournit les idées fournit aussi leur véhicule, et les théories du dix-huitième siècle sont comme ces semences pourvues d’ailes, qui volent d’elles-mêmes sur tous les terrains. Point de livre alors qui ne soit écrit pour des gens du monde et même pour des femmes du monde. Dans les entretiens de Fontenelle sur la Pluralité des mondes, le personnage central est une marquise. Voltaire compose sa Métaphysique et son Essai sur les mœurs pour Mme du Châtelet, et Rousseau son Émile pour Mme d’Épinay. Condillac écrit le Traité des sensations d’après les idées de Mlle Ferrand, et donne aux jeunes filles des conseils sur la manière de lire sa Logique. Baudeau adresse, et explique à une dame son Tableau économique. Le plus profond des écrits de Diderot est une conversation de Mlle de l’Espinasse avec d’Alembert et Bordeu[1]. Au milieu de son Esprit des lois, Montesquieu avait placé une invocation aux Muses. Presque tous les ouvrages sortent d’un salon, et c’est toujours un salon qui, avant le public, en a eu les prémices. À cet égard, l’habitude est si forte, qu’elle dure encore à la fin de 1789 ; les harangues qu’on va débiter à l’Assemblée nationale sont aussi des morceaux de bravoure qu’on

  1. Ses lettres sur les Aveugles et sur les Sourds et Muets sont en tout ou en partie adressées à des femmes.