Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 8, 1904.djvu/396

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LA RÉVOLUTION


classes. Saint-Just lui-même n’avait proposé qu’à mots couverts une opération aussi large et aussi tranchante ; plus décidés et plus francs, Siéyès, Merlin de Douai, Reubell, Chazal, M.-J. Chénier, Boulay de la Meurthe insistent pour l’amputation radicale. Selon eux[1], il faut « régulariser l’ostracisme », déporter « tous ceux dont les préjugés, les prétentions, l’existence même, en un mot, est incompatible avec le gouvernement républicain », c’est-à-dire, non seulement les prêtres, mais aussi les nobles, les anoblis, les parlementaires, la bourgeoisie aisée et qualifiée et les anciens notables, environ deux cent mille propriétaires, hommes et femmes, bref ce qui subsiste encore de l’élite opprimée et ruinée par la Révolution. — Repoussé par l’ex-noble Barras et par le cri public « des marchands et des ouvriers eux-mêmes », le bannissement est remplacé par la dégradation civique. Dorénavant[2], tout noble ou anobli, même lorsqu’il n’a jamais quitté le territoire,

  1. Thibaudeau, II, 318-321. — Mallet du Pan, II, 367, 368. Les projets allaient plus loin : « Tous les enfants que des émigrés ou des gens faussement accusés d’émigration ont laissés en France vont être enlevés à leurs parents, confiés à des tuteurs républicains, et la République administrera leurs biens. »
  2. Décret du 9 frimaire an VI. (Exception pour les membres actuels du Directoire, pour les ministres, pour les militaires en activité de service, et pour les membres des diverses Assemblées nationales, sauf pour ceux qui, dans la Constituante, ont protesté contre le décret qui abolissait la noblesse.) — Un des orateurs, futur comte du prochain Empire, voulait que tout noble réclamant son inscription sur le registre civique signât la déclaration suivante : « Comme homme et comme républicain, je déteste également, et la superstition insolente qui prétend à des distinctions de naissance, et la superstition lâche et honteuse qui y croit et les supporte. »