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LA RÉVOLUTION


émigrent[1]. D’autre part, une fois qu’un nom, à raison ou à tort, est sur la liste, il n’en sort plus ; de parti pris, le gouvernement refuse de l’effacer, et, par deux décrets[2], s’applique à rendre toute radiation impossible ; c’est que chaque nom, maintenu sur la liste de spoliation et de mort, débarrasse la Révolution d’un adversaire probable et met à sa disposition un patrimoine de plus.

Contre le demeurant des propriétaires, le Directoire reprend et aggrave les mesures de la Convention : banqueroute, non plus déguisée, mais déclarée ; retranchement à 386000 rentiers et pensionnaires des deux tiers de leur revenu et de leur capital[3] ; emprunt de 100 mil-

  1. Ludovic Sciout, IV, 610 (Rapport de l’administration de l’Yonne, frimaire an VI) : « La gendarmerie s’est transportée, tant à Sens qu’à Auxerre et autres communes, chez plusieurs citoyens inscrits sur la liste des émigrés, et qui, notoirement, n’ont jamais quitté leur commune depuis la Révolution. On ne les a pas trouvés, ce qui porte à croire qu’ils se sont retirés en Suisse, ou qu’ils sollicitent leur radiation définitive auprès de vous. »
  2. Décrets du 20 vendémiaire et du 9 frimaire an VI. — Décret du 10 messidor.
  3. Dufort de Cheverny, Mémoires. (Il avait 60000 livres de rente avant la Révolution, et il est réduit à 5000.) — « Mme Amelot, réduite de même, loue son hôtel pour vivre ; par une délicatesse semblable à la nôtre et aussi mal entendue, elle ne s’est pas servie de la facilité qui lui était offerte de rembourser (ses créanciers) en assignats. » Une autre dame, également ruinée, cherche dans quelque maison de campagne une place pour son pain et celui de son fils. — Statistique de la Moselle, par Colchen, préfet, an XI : « Beaucoup de rentiers ont péri de misère et de désespoir par suite des remboursements en papier-monnaie et de la réduction des rentes sur le Trésor. » — Dufort de Cheverny, ib., mars 1799 : « La ci-devant noblesse et même les citoyens un peu aisés ne doivent compter sur aucun adoucissement… Ils doivent s’attendre à une annulation totale des corps et des biens… Les moyens pécuniaires manquent de plus en plus…