Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 9, 1904.djvu/154

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LE RÉGIME MODERNE


tout faits[1]. Ils n’étaient pour lui que des outils empruntés ; par leur origine, ils échappaient à sa direction ; il ne pouvait les faire travailler à sa guise. Le plus souvent, ils se dérobaient à sa main ; tantôt, sous son impulsion, ils demeuraient inertes ; tantôt ils opéraient à côté ou au delà de leur office propre, avec excès ou à contre-sens ; jamais ils ne fonctionnaient avec mesure et précision, avec ensemble et suite. C’est pourquoi, quand le gouvernement voulait faire sa besogne, il n’y parvenait pas. Ses subordonnés légaux, incapables, timides, tièdes, récalcitrants ou même hostiles, lui obéissaient mal, ne lui obéissaient point, ou lui désobéissaient. Dans l’instrument exécutif, la lame ne tenait au manche que par une mauvaise soudure ; quand le manche poussait, la lame gauchissait ou se détachait. — En second lieu, jamais les deux ou trois moteurs qui poussaient le manche n’avaient pu jouer d’accord ; par cela seul qu’ils étaient plusieurs, ils se heurtaient : l’un d’eux finissait toujours par casser l’autre. La Constituante avait annulé le roi, la Législative l’avait déposé, la Convention l’avait décapité. Ensuite, dans la Convention, chaque fraction du corps souverain avait proscrit l’autre : les montagnards avaient guillotiné les girondins, et les thermidoriens avaient guillotiné les montagnards. Plus tard, sous la Constitution de l’an III, les fructidoriens avaient déporté les constitutionnels, le Directoire avait purgé

  1. La Révolution, tome IV, 12 et suiv., 60 et suiv. Les dispositions de la Constitution de l’an III, un peu moins anarchiques, sont analogues ; celles de la Constitution montagnarde (an II) sont tellement anarchiques, qu’on n’a pas même songé à les appliquer.