Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/338

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étaient un peu sourds et cassés à cause de son grand âge, mais pour lequel elle conservait toujours une affection particulière. Elle était encore enfant lorsqu’elle s’en servit pour la première fois, c’était un cadeau que lui avaient fait ses parents ; et lorsque la ruine la plus complète vint s’abattre sur sa famille il avait été sauvé du naufrage et lui avait été donné comme une seconde fois.

Le major éprouva un vif plaisir lorsqu’en veillant à l’installation de Jos dans la nouvelle maison, qu’il avait choisie avec lui, il vit arriver de Brompton au milieu des effets et des malles, le vieux piano qu’il connaissait bien. Amélia voulut à toute force le placer dans sa chambre, jolie petite pièce du second étage qui touchait à celle de son père et où le vieillard passait ses soirées.

Lorsque les commissionnaires se présentèrent avec cette épinette, et que d’après l’ordre d’Amélia ils l’eurent placée dans la pièce désignée, Dobbin, ne se possédant plus, lui dit d’un ton très-sentimental :

« Je suis bien heureux de voir que vous l’avez si soigneusement conservé. Je craignais que maintenant vous n’en eussiez plus nul souci.

— C’est peut-être la chose à laquelle je tiens le plus au monde, répondit alors mistress Osborne.

— En vérité, Amélia ? » fit le major.

Le major qui l’avait acheté, bien qu’il n’en eût jamais rien dit, ne pouvait supposer qu’Emmy se trompât au point de croire qu’elle le devait à un autre et d’ignorer quel en était le donateur.

Il allait hasarder la question que depuis si longtemps il avait sur ses lèvres, lorsque soudain elle reprit :

« Qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ; n’est-ce pas lui qui me l’avait donné ?

— Ah ! j’ignorais, » fit le pauvre Dobbin perdant tout à fait contenance.

Emmy ne fit d’abord aucune attention à l’air embarrassé du pauvre Dobbin ni à l’expression piteuse que prit sa figure ; mais par la suite tout cela lui revint à l’esprit et en y réfléchissant elle acquit la triste et douloureuse certitude que c’était William et non point George, comme elle se l’était imaginé, qui lui avait donné ce piano. Ce qu’elle avait aimé et conservé comme