Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/376

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


certains points la rivière est assez forte pour supporter un bac, et dans d’autres pour faire tourner un moulin. Dans Poupernicle même, le grand et fameux Victor Aurélius XIV a construit un pont magnifique, sur lequel s’élève sa statue, entourée de naïades, qui portent les emblèmes de la victoire, des cornes d’abondance et le rameau d’olivier. Il a le pied sur la tête d’un Turc prosterné devant lui. Le prince fait aux passants un gracieux sourire et désigne de son glaive la place Aurélius, où il avait commencé à édifier un nouveau palais, qui eût été la merveille de son siècle, si ce prince magnanime avait eu l’argent nécessaire pour le terminer. Mais il ne put être achevé faute d’argent comptant. Le parc et le jardin, tombés désormais dans un état de dépérissement déplorable, pourraient contenir dix cours et dix souverains comme ceux que possède Poupernicle.

Les jardins renferment des terrasses et des bassins allégoriques pour le moins dignes de ceux de Versailles et qui exciteraient l’admiration des étrangers, s’ils n’étaient en réparation continuelle pour les conduits.

Le gouvernement est despotique, pour le plus grand bien des sujets, mais tempéré par une chambre élective ou non à volonté. Pendant tout le temps de mon séjour à Poupernicle, je n’ai point entendu dire qu’elle se fût réunie. L’armée se composait d’un fort bel état-major, mais d’un très-petit nombre de soldats ; pour la cavalerie, on compte environ trois ou quatre cavaliers qui font le service des dépêches ; chacun d’eux a un uniforme différent pour représenter les différents corps.

La noblesse se visite régulièrement. Chaque marquise, comtesse ou baronne a son jour de réception ; ce qui fait que la semaine se trouve toute remplie pour le mortel fortuné qui jouit des grandes et petites entrées dans la haute société de Poupernicle.

Malgré son peu d’étendue, la capitale de ce petit royaume a été cependant le théâtre des querelles les plus vives. La politique fait rage à Poupernicle, et les partis y sont très-ardents. Deux factions y règnent : l’une tenant pour mistress Strumpff et l’autre pour mistress Lederburg. L’une est soutenue par le ministre anglais, l’autre par le chargé d’affaires français, M. de Macabau. Du moment où notre ministre plénipotentiaire se déclarait pour mistress Strumpff, de beaucoup la meilleure chanteuse,