Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/381

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elles portaient des masques ; c’était une licence accordée pendant ces temps de fête et de plaisir.

Une femme aux cheveux d’un blond clair, à la toilette fanée, et qui présentait, par sa couleur, un singulier contraste avec la fraîcheur qu’elle pouvait avoir eue autrefois, laissait apercevoir à travers son masque noir l’éclat étrange de ses yeux qui suivaient sur le tapis les vicissitudes du jeu, puis se reportaient sur une carte où elle marquait chaque coup avec une rigoureuse exactitude, à mesure que le croupier appelait un nombre ou une couleur ; elle n’aventurait son argent que lorsque la sortie répétée du rouge ou du noir lui faisait espérer le gain. Sa vue produisait sur ceux qui l’entouraient une singulière sensation.

Mais, en dépit de tant de soin et d’attention, le sort s’était décidé contre elle, et son dernier florin venait de disparaître sous le râteau du croupier. Au moment où celui-ci proclamait, de sa voix inexorable, la couleur et le nombre gagnants, elle poussa un soupir, haussa de blanches épaules qui déjà s’aventuraient peut-être hors de sa robe avec trop de complaisance, puis elle piqua son épingle sur sa carte et la perça à plusieurs reprises avec une sorte d’impatience fiévreuse. À ce moment elle aperçut, en levant les yeux, l’honnête figure de George, qui la contemplait d’un air tout ébahi. Que diable aussi ce petit drôle avait-il à faire dans ce repaire !

« Monsieur n’est pas joueur ? demanda-t-elle en français à l’enfant, en lui jetant à travers les ouvertures de son masque le coup d’œil fascinateur de la bête féroce prête à s’abattre sur sa proie.

— Non, madame, » répondit l’enfant dans la même langue. Mais son accent ayant trahi son origine britannique, elle reprit avec une prononciation légèrement étrangère :

« N’auriez-vous donc jamais joué ? En ce cas, rendez-moi un petit service.

— Et lequel ? » fit Georgy en rougissant de nouveau.

M. Kirsch était alors tout absorbé dans une partie de rouge et noire, et ne faisait nulle attention à ce que devenait son jeune maître.

« Jouez pour moi, je vous prie, et placez cette pièce sur un numéro, le premier qui vous passera par la tête. »

En même temps elle tirait une bourse de sa poche, y puisait une pièce d’or, la seule qui lui restât, et la mettait dans la main