Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/440

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pensées et reconnaissait toute la pureté et la noblesse d’un attachement dont elle n’avait fait qu’un jeu. Ah ! combien elle se reprochait d’avoir laissé un pareil trésor lui échapper des mains !

C’en était fait, la patience de William avait été poussée à bout. Il ne pouvait plus l’aimer, du moins elle le pensait, comme il l’avait aimée autrefois, c’en était fait et pour toujours. Ce dévouement, cette fidélité de plusieurs années, elle les avait usés par ses dédains et s’en était fait un jeu. Toutefois cet amour laissait encore de profondes cicatrices dans le cœur de Dobbin. En vain ce petit despote avait-il fait tout ce qu’il fallait pour détruire l’amour du major, ses pensées l’y ramenaient sans cesse.

« C’est moi, se disait-il souvent, qui me suis bercé d’illusions, qui me suis complu à les caresser. Si elle avait été digne de l’amour que j’avais pour elle, il y a longtemps qu’elle y aurait répondu. C’était là une erreur chère à mon cœur. Eh ! mon Dieu, la vie entière ne se perd-elle pas à des rêves ? Peut-être en l’épousant aurais-je vu s’enfuir le lendemain de ma victoire toutes ces charmantes images. Pourquoi gémir alors et avoir honte de ma défaite ? »

Plus il arrêtait sa pensée sur cette longue période de son existence, et plus il reconnaissait la vanité de ses illusions.

« Je vais reprendre le harnais, se disait-il en suivant le cours des mêmes réflexions, et je consacrerai le reste de mes forces à remplir les devoirs de la profession où il a plu au ciel de me placer ; le reste de mes jours s’écoulera à inspecter les boutons de nos conscrits et à contrôler les comptes de nos sergents. Je dînerai à la table des officiers et j’entendrai pour la centième fois les histoires du chirurgien, et quand une fois vieux et brisé je prendrai ma retraite, je me résignerai à entendre mes sœurs me poursuivre de leurs gronderies jusqu’au moment où j’arriverai à la dernière goutte de la vie, comme dit le poëte, voilà qui est bien résolu. Paye la note, Francis, et donne-moi un cigare ; tu iras voir ensuite ce qu’on donne ce soir au théâtre. Demain nous traverserons la mer à bord du Batave. »

Dobbin se tenait ce petit discours, dont Francis n’entendit que les deux dernières phrases, sur le port de Rotterdam. Le Batave était mouillé à quelque distance de là, et Dobbin pouvait encore apercevoir, sur le gaillard d’arrière, la même place où il