Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/62

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général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l’on pouvait l’apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d’elle, se disputant à l’envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle n’avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les loges à l’Opéra, les dîners au restaurant n’avaient plus pour elle aucun attrait ; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d’une année à l’autre, et l’on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs brodés, pas plus que de gants de chevreau ; elle sentait tout le vide des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de plus positif.

Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles qui répandirent l’allégresse et la joie parmi les créanciers du colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l’immense fortune était depuis longtemps l’objet de leur convoitise, miss Crawley enfin était à toute extrémité, et le colonel n’avait tout juste que le temps d’aller recevoir son dernier soupir ; sauf à revenir ensuite chercher sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette ville, qu’il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire qu’il se dirigea de là sur Douvres ; point du tout, il prit la diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de prédilection. C’est qu’en réalité il devait encore plus d’argent à Londres qu’à Paris, et préférait tout naturellement la paisible capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.

Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait partout et bien haut que le colonel s’occupait à arranger les affaires de succession. Rien désormais ne l’empêchait plus de prendre le premier à la place du petit entre-sol qu’elle occupait dans l’hôtel. Aidé des conseils du propriétaire de l’hôtel, elle arrêta les tentures qu’il faudrait mettre dans l’appartement. Elle eut avec lui une discussion tout à l’amiable, à l’occasion des tapis. Enfin on tomba d’accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises, mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que le maître d’hôtel voulut bien lui prêter. L’hôte et l’hôtesse lui envoyèrent un sourire d’adieu au moment où elle franchissait le seuil de leur