Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/71

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mais affectaient encore de ne pas la voir toutes les fois qu’elles se croisaient avec elle. C’était vraiment chose curieuse que le peu de temps qu’il avait fallu à toutes ces grandes dames pour l’oublier, et Rebecca en recevait chaque jour des preuves qui ne devaient pas la flatter infiniment. Lady Bareacres se trouvant un soir en même temps qu’elle dans le vestibule de l’Opéra, rappela ses filles à ses côtés, comme si le contact de mistress Crawley eût eu quelque chose d’impur et de contagieux, puis, battant d’un ou deux pas en retraite, elle se porta à l’avancée, et lança sur son ennemi des regards flamboyants. Mais pour faire perdre contenance à Rebecca, il fallait des regards plus flamboyants encore que ceux que pouvaient lancer les yeux éteints de cette vieille et glaciale lady. Une autre grande dame, lady de La Mole, qui plus de vingt fois, à Bruxelles, avait été se promener à cheval avec Becky, n’eut pas l’air de la voir lorsqu’elle la rencontra à Hyde-Park, dans sa voiture découverte. Enfin, mistress Blenkinsop, la femme du banquier, lui tournait le dos à l’église ; car, hâtons-nous de le dire, Becky allait maintenant très-régulièrement à l’église. C’était un spectacle fort édifiant de la voir arriver bras dessus bras dessous avec Rawdon, qui portait les deux livres de prières dorés sur tranches, et assister à la cérémonie avec un air plein de gravité et de componction.

Rawdon ressentait très-vivement les injures adressées à sa femme, et, dans les accès de mauvaise humeur et d’emportement qu’il en concevait, il ne parlait rien moins que de provoquer en duel les maris et les frères de toutes ces impertinentes qui n’avaient pas pour Rebecca les égards convenables. Ce n’était qu’à force de prières et par les exhortations les plus pressantes, que celle-ci parvenait à le contenir dans les bornes de la modération.

« Voulez-vous donc faire ma place dans ce monde à coups de pistolet ? lui disait-elle en plaisantant ; je ne suis, après tout, qu’une pauvre gouvernante, et vous un pauvre diable auquel ses dettes, sa passion pour les dés et ses autres imperfections ont donné le plus vilain vernis. Patience, nous aurons un jour autant d’amis que nous en voudrons ; mais, en attendant, calmez-vous, et écoutez les avis de celle en qui vous avez confiance. Quand nous avons appris que votre tante avait laissé tout son bien à Pitt et à sa femme, vous rappelez-vous dans