Page:Theuriet madame heurteloup 1918.djvu/20

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sisté !... Non, saint Antoine lui-même n’était qu'un piètre personnage à côté de moi... J’ai été héroïque !

— Vital ! Vital ! soupira tristement Mlle Charmette, tu es jeune, tu te moques de tout, parce que tu crois que ta jeunesse durera toujours... Mais tu vieilliras, et, après cette vie, il y en aura une autre à laquelle tu ne songes pas assez et où tu seras jugé sévèrement !... Ne t’imagine pas, mauvais sujet, qu’il te sera beaucoup pardonné parce que tu auras beaucoup aimé...

— Non, s’écria Vital en embrassant tendrement Mlle Charmette, il me sera beaucoup pardonné parce que je suis beaucoup aimé... Le bon Dieu se dira : « Il faut que ce pécheur-là ait quelques vertus cachées pour que sa sœur Charmette l’ait si fort adoré, » et il m’ouvrira tout doucement la porte de son saint paradis... Amen Viens déjeuner.

IV

Le mois, qui portait jadis le joli nom de prairial, avait vu l’herbe pousser dru dans les prés de Grimonbois. En mai, elle était déjà haute et ces milliers d’épillets verts frissonnaient au moindre vent. Avec les chaudes journées de juin tout se mit à fleurir. Entre les massifs du parc, la prairie ondula mollement sous le poids de ses floraisons et se nuança à vue d’œil, comme une mer dont les couleurs se transforment et se fondent à mesure que l’aspect du ciel varie.

A la Saint-Jean, l’herbe était mûre, et, profitant de quelques journées de sécheresse, les gens de Grimonbois commencèrent la fenaison. Alors, il y eut dans ce creux de vallée un subit changement de décor. La prairie qui, la semaine d’avant, épandait dans la solitude sa plantureuse verdure, sans autre compagnie que le ruisseau, les saules et le vol des hirondelles, devint tout à coup bruyante et se peupla. Les faux reluisantes y décrivaient leur demi-cercle savamment rythmé, et, à chaque mouvement circulaire, des gerbes de graminées tombaient aux pieds du faucheur avec un bruissement sourd. Aux endroits où la faux avait passé, le sol d’un vert tendre tranchait sur le moelleux gonflement des herbes encore debout ; les jonchées éparses et les meules déjà arrondies y semaient d’espace en espace des taches plus foncées, et, tout à travers, dans la pleine clarté de midi, flottaient les jupes et les camisoles blanches de faneuses, coiffées d’une sorte de capulet de percale, qu’on nomme dans le pays un 'bagnolet'. Parmi ces dernières, se trouvait Alzine à qui Mlle Charmette avait permis d’aller faner avec les gens de Saint-André. Cette dernière opération de la 'fenau' (fenaison) étant regardée par les paysans comme une distraction plutôt que comme un vrai travail, tout le village veut en avoir sa part.

La jeune fille, appuyée sur son râteau, s'était arrêtée un moment à regarder charger une charrette. Attelée de deux chevaux vigoureux, pleine de son haut amoncellement de foin, la voiture était prête à démarrer. Les bêtes tiraient violemment, les roues s’enfonçaient dans le sol élastique, traçant par derrière, comme un sillage, deux ornières plus vertes. Enfin, aux coups de fouet et aux cris du charretier, l’attelage franchissait le fossé gazonneux et montait sur la route en répandant tout autour d’aromatiques effluves.

Alzine aspirait à pleins poumons l’odeur de foin éparse dans l’air. Sa poitrine se gonflait et une vague tendresse l’enveloppait, à la pensée des fenaisons du Chânois. Pourquoi ces parfums pénétrants et subtils de l’herbe fauchée exercent-ils une mystérieuse action sur le souvenir ? Est-ce parce que nos joies et nos émotions ont besoin, comme l’herbe, d'être coupées et fanées pour avoir tout leur charme et toute leur saveur ? Je ne sais, mais cette capiteuse senteur du foin a une singulière vertu évocatrice. Elle ouvre avec une clef magique les cellules du cerveau où se localise la mémoire. — La jeune fille revoyait les prairies de Chèvrechêne, la charrette du Mirguet, traînée par la Grisette et le Brun, et elle revoyait aussi le beau Mirguet, en bras de chemise, la tête semée de brins d’herbe, rejetant en arrière son torse robuste pour lancer aux chargeurs les jonchées de foin que les faneuses poussaient à ses pieds. — Nageant en plein rêve et à demi hallucinée, elle restait immobile au soleil, le regard vague et les mains appuyées sur son râteau, quand quelqu’un lui toucha l’épaule. Elle se retourna et poussa une exclamation joyeuse en reconnaissant la nièce de Mme Heurteloup.

— Ah ! Loïse... Justement je songeais aux gens de chez nous !

— Il y a longtemps que je voulais venir, dit Loïse, en l’embrassant ; ce matin, ma tante m’avait envoyée en commission à Benoîte-Vaux... Une fois derrière le couvent, je n'ai pu y tenir, j'ai grimpé le sentier, et je suis tombée ici tout droit.

— Que je suis contente !... Et là-bas, au Chânois, tout le monde va bien ?

— Oui, tout le monde, Fanfan, la mère Norine... Nous sommes plus en avance qu'ici, et nous avons déjà rentré nos foins.

— Et... et Désiré ?

— Désiré aussi va bien, quoiqu’il ne soit pas en gaieté depuis le départ de quelqu’un de ta connaissance... Il se rattrape en travail-