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trante de l’herbe piétinée montait aux narines des deux adversaires et les grisait encore. Ils tournaient sur eux-mêmes, oscillaient lentement, puis retombaient sur leurs pieds et s'étreignaient avec plus d’emportement. Cependant, l’embonpoint de M. de Saint-André commençait à rendre la partie moins égale. Jean suait à grosses gouttes, son haleine devenait plus courte, ses jarrets fléchissaient. D’un brusque mouvement des reins et des bras, Vital enfin le fit, chanceler, et, d'un coup d’épaule, l’envoya rouler sur une meule de foin, où son grand corps s’enfouit à moitié.

Un sourd ricanement bourdonna tout là-bas, dans le groupe des faucheurs attroupés en avant des charrettes. Sous les herbes de la meule effondrée, Jean de Saint-André entendit ce murmure peu révérencieux, et le dépit qu’il en ressentit dissipa son étourdissement. Il se souleva avec peine, à l’aide d'une fourche oubliée près du foin, et se remit tant bien que mal sur ses pieds.

Vital, pendant ce temps, défripait sa jaquette et renouait sa cravate. Suffisamment rassuré, en voyant que son oncle se relevait sans être trop endommagé, il se contenta de lui dire froidement :

— J’espère que cela vous servira de leçon pour l’avenir.

Jean était tout tremblant de colère : — Toi, grommela-t-il, je te revaudrai cela !... Tu m’as rendu ridicule, mais tu me le payeras... Je te défends de mettre les pieds chez moi !

— Je serai enchanté de vous obéir, répliqua Vital en ricanant. Les minces sourcils de Jean se relevèrent avec une expression de méchanceté aiguë :

— Rira bien qui rira le dernier !... Quand on mange le pain des gens, on devrait le prendre de moins haut.

— Pardon, si quelqu’un ici mange le pain du voisin, c’est vous, qui détenez indûment mon héritage et qui le grugez avec des coureuses.

— Je le grugerai plus complètement encore ! s'écria l'oncle, repris d’un accès de colère froide ; je ne te laisserai pas un rouge liard !... Je vous mettrai sur la paille, toi et ta sœur !

— Vous oubliez que l’usufruitier peut être privé de sa jouissance, quand il en abuse, mon oncle !... Par conséquent, je vous conseille de marcher droit... si vous le pouvez ! ajouta Vital railleusement, en faisant allusion à la démarche mal assurée de Jean, obligé de s'appuyer sur sa fourche pour rester d’aplomb. Celui-ci, qui s’éloignait en boitant, tourna sa figure blême vers Vital, et un mauvais sourire courut sur ses lèvres : — Toi, dit-il, en montrant le poing, je te ferai marcher par un chemin dont tu ne te doutes pas... Tu verras ce qu'on gagne à être mal avec Jean de Saint-André.

V

Après avoir lentement, tourné autour des allées de son jardin, afin de cuver sa colère, Jean s’était décidé à réintégrer son domicile. 11 monta en soufflant les marches du perron, accrocha à un clou son feutre notablement endommagé dans ta bataille, et gagna, en traînant la jambe, la salle où il comptait trouver sa gouvernante. Cette pièce du rez-de-chaussée, qui communiquait avec l’office et avec sa chambre à coucher, était celle où il se tenait de préférence ; elle lui servait de fumoir, de salon, de réfectoire et même de cuisine, car, le plus souvent, Angélique, devenue paresseuse à mesure que son maître la négligeait davantage, préparait le dîner dans la haute cheminée qui occupait l'un des angles de la salle.

Lorsque Jean y entra, le soleil déjà bas dardait ses rayons obliques à travers les fenêtres, où pendaient de maigres rideaux de mousseline jaunie. La chaude et traîtresse illumination du couchant faisait ressortir la nudité et le désordre de la pièce délabrée. La poussière oubliée sur les moulures des meubles et des armoires s’envolait en atomes empourprés ; les toiles d’araignée suspendues aux solives du plafond y étalaient les franges grises de leurs hamacs minuscules ; les flambées de rayons découpaient des barres d’or sur les murs, mettant en lumière les vaisselles ébréchées du dressoir, un balai oublié dans un coin, et, au-dessous du manteau armorié de la cheminée, une marmite pendue à la crémaillère, qui envoyait familièrement une odorante vapeur de choux étuvés à l'écusson sculpté des Saint-André.

— Angélique ! cria Jean, en se laissant tomber lourdement dans un fauteuil. — La gouvernante occupée à lire un vieux roman aux payes recroquevillées, se leva sans bruit et s’approcha. — Elle connaissait déjà la mésaventure de son maître, grâce à une faneuse bavarde qui s’était empressée de venir la lui conter, mais elle jugea prudent de faire l’ignorante et se borna d’abord à de timides insinuations.

Bonté ! s’exclama-t-elle, où avez-vous pris ces taches de verdure, monsieur de Saint-André ? Votre habit en est tout gâté et on jurerait que vous vous êtes roulé dan« l’herbe — Ne m’assomme pas avec tes questions ! grogna Jean ; occupe-toi de me déchausser, cela vaudra mieux.