Page:Theuriet madame heurteloup 1918.djvu/22

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après quelques propos échangés Avec les charretiers, ils se dirigèrent vers les faneuses, éparpillées par groupes de deux ou trois. Jean de Saint-André se montrait familier avec les plus jeunes ; il leur prenait volontiers la taille ou le menton, et elles le laissaient faire en poussant des éclats de rire aigus. Quand l'oncle et le neveu furent à dix pas d’Alzine et de Loïse, Jean s’arrêta, cligna des yeux de l'air d’un fin connaisseur, et dit à Vital, assez haut pour être entendu des jeunes filles :

— Hé ! hé 1 voici deux jolis oiseaux qui ne sont pas du pays... Les connais-tu, toi ?

— La blonde est la femme de chambre de ma sœur.

— Et la brune, celle qui est habillée comme une demoiselle et qui est, ma foi, fort appétissante ?... Regarde-moi ces yeux, cette peau et ces épaules... On y mordrait comme dans une pêche !... Il faut que je sache qui elle est !

Du pas lourd et festonnant d’un homme un peu entrepris par le vin..., Jean s'était rapproché, suivi par Vital que la beauté de Loïse avait également intrigué, et qui examinait Mlle Heurteloup avec une sérieuse attention. Quant à cette dernière, elle n’avait pas perdu un mot de l’entretien de l’oncle et du neveu, et, rouge de honte et d'agacement, elle tenait obstinément ses yeux baissés vers le foin qu'elle râtelait avec des gestes nerveux. Lorsque M. de Saint-André fut près d’elle, il se pencha pour la regarder effrontément sous le nez, puis, avec son sans-gêne ordinaire, il l’interpella :

— Bonjour, la belle enfant ! Vous êtes trop jolie pour être de Grimonbois, vous !... Peut-on savoir où vous demeurez ?

Loïse releva brusquement la tête ; les ailes de son nez et ses lèvres étaient agitées par un frémissement dédaigneux, sa figure avait pris une expression hautaine ; elle dévisagea fièrement le questionneur, et, d'une voix rendue vibrante par l'émotion :

— Pardon, monsieur, répondit-elle, je ne vous connais pas et il ne me plaît pas de répondre à vos questions... Laissez-nous en paix !

— Si vous ne me connaissez pas, riposta Jean avec un gros rire, rien n’empêche que nous fassions connaissance... Je suis M. de Saint-André, ma toute belle !

— Je ne m’en serais pas doutée à vos façons, répliqua sèchement Loïse ; encore une fois, monsieur, je vous prie de passer votre chemin.

Vital était frappé de l'attitude et du langage de la jeune fille.

— Vous vous blousez, chuchota-t-il à l’oreille de son oncle, cette jeune personne n est pas ce que vous croyez . Allons-nous en !

Mais Jean de Saint-André y mettait de l’entêtement. — Laisse donc, répondit-il tout haut, tu vois bien que c'est une bégueule !... Heureusement, je sais la manière d'apprivoiser ces mésanges-là... Attends un peu ! Et, se penchant vers Loïse, le bras arrondi, il lui prit brusquement la taille et fit le geste de l'embrasser ; mais avant que ses moustaches eussent pu effleurer la joue de la jeune fille, celle-ci s’était dégagée, et pâle, indignée, le bras levé et menaçant, elle s’était rejetée en arrière, en tournant vers Vital ses grands yeux scintillants, comme pour invoquer son intervention. Le jeune homme se sentit tout remué par ce regard, et, barrant le passage à son oncle :

— Assez ! s’écria-t-il impérieusement, laissez mademoiselle tranquille !

— De quoi te mêles-tu ? s’exclama l’autre, furieux, est-ce que cette mijaurée est de ta connaissance ? Eh bien, ça ne sortira pas de la famille... Je t’ai donné carte blanche avec Angélique, n’est-ce pas ? A ton tour, laisse-moi dire deux mots à ta bonne amie ! Il avait pris de nouveau son élan pour rattraper Loïse, qui s’était réfugiée avec Alzine au milieu d’un groupe de faneuses. Vital le retint violemment par le bras.

— Vous devenez grossier, mon oncle ! murmura-t-il, vous allez vous tenir en repos, ou sinon !...

— Sinon, quoi ? clampin ! hurla Jean de Saint-André, allumé par l’ivresse et par la résistance qu’on lui opposait ; est-ce toi qui m’en empêcheras ? Nous allons bien voir !

Il avait empoigné son neveu à bras le-corps et essayait de l’écarter. Jusque-là, Vital avait conservé relativement son sang-froid ; mais devant l’attaque soudaine de son oncle, la moutarde lui monta au nez, et, répondant à l’étreinte de Jean par une étreinte tout aussi vigoureuse, il l’enlaça à son tour et le secoua d’importance. Corps à corps, les deux têtes encolérées se rejoignant presque, les bras se nouant rageusement autour du buste, l’oncle et le neveu s’étaient mis à se colleter. Les faucheurs et les faneuses, faisant trêve à la besogne, s’étalent arrêtés à distance et regardaient silencieusement, non sans une sournoise satisfaction, les deux Saint-André se battre dans la prairie. Jean, plus haut de stature et plus musculeux que Vital, semblait devoir l’emporter ; mais le jeune homme, malgré sa taille plus mince, était solide et râblé ; il résistait aux bourrades de son oncle et ne paraissait pas ébranlé par les rudes secousses que lui imprimaient les bras énormes de Jean. Celui-ci soufflait rudement, sa figure s’empourprait, les veines de son cou de taureau se gonflaient l'odeur péné-