Page:Thibaudet – Trente ans de vie française – Volume II.djvu/139

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


égotiste, mais d’un Parc National aménagé sur le modèle de ce jardin. « J’ai essayé ces temps-ci, disait Philippe à Simon, au dîner qui les réunit avec Bérénice, le contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que j’en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toutes prévisions[1]. Ce contact, d’ailleurs, Philippe et Simon l’avaient essayé ensemble, dans l’Homme Libre, à Saint-Germain. Mais c’est le Jardin de Bérénice qui lui donne sa figure délicate et vivante. M. Barrès a pensé un jour à une Bérénice de Tolède, mais il a pensé des années à une Bérénice de Lorraine, il a pensé la Lorraine comme une Bérénice, Bérénice délicate et froissée. Ce n’est point Colette, c’est Metz entière qu’il s’est plu à concevoir comme une épreuve nouvelle de l’enfant fine, nerveuse, humiliée d’autrefois. « Quelque chose d’écrasé, mais qui éveille la tendresse… C’est ici une caserne dans un sépulcre, mais c’est aussi un parfum, une manière de vieille province »[2]. C’est Bérénice devenue madame Charles Martin, une chose exquise et mélancolique aux mains indignes de l’Adversaire. « Metz est l’endroit où l’on mesure le mieux la dépression de notre force. Ici l’on est fatigué pour une gloire, une patrie et une civilisation qui toutes trois gisent par terre. Seul un cercle de femmes les protège encore »[3]. On se souvient du Musée du Roi René, de ce passé saisi dans l’acte qui le fait couler et résider désormais dans une présence féminine. Metz, c’est la voix française qui dit, comme dans la Mort de Venise : « Je fus humiliée. »

Sur son pays froissé, comme sur un Jardin de Bérénice agrandi, extérieur, une âme se penche et cherche une volupté triste : « Le sort, en me faisant naître sur la pointe demeurée française de ce noble plateau, m’a prédisposé à comprendre, non seulement avec mon intelligence, mais d’une manière sensible, avec une sorte de volupté triste, le travail séculaire qui pétrit et repétrit sans cesse ma patrie[4]. » Cette volupté triste devant quelque chose qui se défait, elle se portait entière, avec une bonne conscience, lorsqu’il s’agissait de l’amour et d’une beauté humaine périssable : « Une merveille qui est en train de disparaître ! Voilà le trait qui complique de fièvre toute volupté ! Être périssable c’est la qualité exquise. Voir dans nos bras notre maî-

  1. Le Jardin de Bérénice, p. 76.
  2. L’Appel au Soldat, p. 332.
  3. Colette Baudoche, p. 15.
  4. Au Service de l’Allemagne, p. 11.