Page:Thibaudet – Trente ans de vie française – Volume II.djvu/78

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J’ai la conscience de devoir à M. Barrès presque autant que lui-même devait à Taine. Mais je ne crois pas qu’il y ait de ma part plus d’ingratitude à rappeler un article de M. Barrès, du 20 septembre 1914, qu’il a recueilli dans l’Union Sacrée : un M. Barrès en campagne qui fait un joli pendant à M. Taine en voyage. M. Barrès s’en va de l’Écho de Paris à Montmirail, qui vient d’être évacué par les Allemands. Visite au château du duc de La Rochefoucauld, où est né le cardinal de Retz, mais qui est aujourd’hui « souillé par le passage des sales gens d’Allemagne. » De Montmirail M. Barrès se rend à Château-Thierry. Il songe que « Victor Hugo est venu là il y a quatre-vingts ans chercher la trace de l’épopée impériale ». Il y a vu une charrette d’émigrant, et M. Barrès y revoit des charrettes d’émigrants. Il croise des cuirassiers, leur donne des cigarettes. À Châteàu-Thierry « j’ai voulu visiter la maison de La Fontaine. Le chien du fabuliste jouait derrière la grille ; le chat ronronnait sur l’appui d’une fenêtre, mais la gardienne m’a dit qu’on ne visitait pas pendant la guerre. Je me suis consolé en causant avec des soldats anglais. » Puis visite à l’évêché, à Mgr Marbeau, ami de Déroulède. (Probablement un tour à la charmille historique où se promenait Bossuet). Et M. Barrès conclut : « Quelle coupe de patriotisme qu’une telle journée[1] ! »

Évidemment il ne se trompe pas. Si M. Taine avait été réellement le professeur qu’imagine sur le bateau du lac M. Barrès, sa journée d’étude n’en eut pas moins été, à l’intérieur et à l’extérieur, une belle coupe de lumière. Et M. Barrès trouve, aux jours de guerre, en de riches vallées françaises, cette coupe de patriotisme intelligent, complexe, nuancé, patriotisme paisible, que Jules Lemaître aimait dans sa vallée de la Loire.

Mais le sentiment de la patrie, comme tous les sentiments, se transforme et vit — vit double et triple, les années de la guerre. Nous saurons dans dix ans sous quelle forme la guerre l’aura, comme un fleuve perdu qui reparaît sous une table calcaire, rendu. J’évoquais M. Taine en voyage. Je pense aussi à Huit jours chez M. Renan. « Tandis qu’il roule sur ses épaules sa tête grossièrement ébauchée, et qu’il tourne ses pouces sur son ventre merveilleux d’évêque, tous lui sont indifférents. Il ne s’intéresse qu’aux caractères spécifiques ; pour lui l’individu

  1. L’Union Sacrée, p. 219.