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LE BERGSONISME

le fait paraître dans cette fausseté même qu’il vient de reprocher aux autres. Elle met en lumière, chez lui, le contradicteur. Et le contradicteur est franchement ridicule, d’un ridicule bien classé. Il rentre dans le genre du pantin à ficelles. Il suffit de prendre devant lui une attitude ou d’exprimer une opinion, pour qu’il se transporte automatiquement vers l’attitude ou l’opinion contraire. Alceste n’est peut-être pas cela, mais Célimène veut qu’il soit cela pour être ridicule à son tour, lui qui vient de ridiculiser autrui. Car, devant la raideur, Célimène représente l’esprit social qui la dénonce. Et Alceste lui-même rend hommage à son succès :

Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire.

Célimène a d’ailleurs une bonne raison de ne pas être ridicule : elle a vingt ans. Il est vrai qu’Alceste n’en a peut-être pas beaucoup plus (nous avons aujourd’hui besoin d’un effort de réflexion pour l’admettre, et, au théâtre, son rôle, comme celui de Célimène, s’est fixé vers la quarantaine) et que les deux marquis les ont à peine. La jeunesse, dans Molière comme dans le XVIIe siècle, n’est presque jamais ridicule, et les jeunes filles jamais : il n’y a pas de Thomas Diafoirus femelle (il est vrai que les auteurs dramatiques et les romanciers se sont rattrapés depuis). C’est que la jeunesse n’est pas l’âge de la raideur, et surtout qu’elle ne l’était pas au XVIIe siècle, où l’éducation mondaine était plus rapide, et où l’âge ingrat se prolongeait moins qu’aujourd’hui. En tout cas les raideurs et les travers de la comédie ont besoin de caractères fixés, invétérés, ankylosés. Les vrais personnages de comédie seront les vieillards, ou tout au moins les personnages déjà pourvus de fils et de filles à marier. Le mariage de ces fils et de ces filles sera (le Misanthrope mis à part) le sujet presque obligatoire de la comédie. L’attitude insolente du Fils Naturel devant son père, dans la pièce de Dumas fils, ayant révolté le public, Sarcey se demande pourquoi le même public accepte si bien les pères ridicules et bafoués de Molière. Cela tient, répond-il, au respect traditionnel qu’on a pour Molière. Mais pourquoi les acceptait-on déjà au XVIIe siècle ? Sarcey en donne ces deux raisons que l’autorité paternelle était bien assise, les pouvoirs les moins discutés étant les plus tolérants, — et que le public de Molière, étant un public lettré qui se rappelait l’antiquité, respectait la tradition de Plaute comme nous respectons celle de Molière. Les deux raisons me paraissent médiocres. Il n’est pas vrai que les pouvoirs les moins discutés sont