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LE MONDE QUI DURE

les plus tolérants : s’ils ne sont pas discutés c’est qu’ils ne tolèrent pas de l’être, et ils ne le tolèrent que lorsqu’ils ne peuvent plus l’empêcher. Et à supposer que la seconde raison fût valable pour le XVIIe siècle, le serait-elle pour le temps de Plaute, dont le public ignorait les modèles grecs, et considérait l’autorité paternelle comme une magistrature sacrée ? La vraie cause paraît être (et Sarcey, homme de théâtre, aurait dû le voir) dans les exigences mêmes du genre comique. Le rire et le sens du comique font partie d’une police inconsciente de la société qui cherche à éliminer du corps social la raideur et l’automatisme. Or la raideur et l’automatisme sont l’apanage inévitable de la vieillesse et de l’âge qui la précède immédiatement. L’homme alors vit sur ses habitudes acquises et sur son caractère formé. Il fait donc une proie toute désignée pour le rire, et le terme vieillard de comédie s’entend fort bien. Le cadre naturel de la comédie, de Ménandre à Molière, c’est une famille où la vie jeune et souple triomphe de la vie mécanisée. Cette dérision à l’égard des vieillards, localisée dans la comédie, peut fort bien coexister, à Rome et en France, avec le respect ordinaire de la vieillesse : dérision et respect ne mettent pas en jeu le même appareil social, pas plus que le châtiment des enfants et l’amour des enfants ne mettent en jeu le même appareil moral. Reste la question de savoir pourquoi le public n’a pas accepté l’outrage au père dans le Fils Naturel. Tout simplement parce que le Fils Naturel n’est pas une comédie, mais un drame bourgeois, qui comporte des lois dramatiques très différentes. Le public du XVIIe siècle n’eût pas davantage accepté cela dans une tragédie. Le père du Fils Naturel peut être odieux, il n’est pas ridicule, et comme le public ne rit pas de lui, comme son fils non plus ne rit pas de lui, mais l’insulte, nous n’avons plus du tout affaire aux lois ordinaires du rire et du comique.

Car le comique de Molière, de lui-même, ne tourne jamais au drame. Mais il dépend de nous d’en tirer, si nous voulons, du drame. Le vers célèbre d’Alfred de Musset serait plus vrai, s’il disait, non qu’on devrait pleurer de cette gaîté, mais qu’on en pourrait pleurer. La foule qui rit aux pièces de Molière le comprend pleinement, sainement, et comme il a voulu être compris. Celui que l’École des Femmes et le Tartuffe induisent à des réflexions tristes sur la nature humaine, ajoute à Molière une philosophie qu’il n’a pas cherchée, mais qui ne le dénature pas, et que son œuvre accepte et supporte. Quand on représenta Boubouroche, Courteline voulait qu’on jouât une partie