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LE BERGSONISME

du second acte en drame, et Antoine lui dit ce vrai mot d’homme de théâtre : « Il faut tout jouer en farce ; s’il y a du drame, il sortira tout seul. » Ainsi, du rire de Molière, le sérieux, le drame sortent tout seuls, sortent d’autant mieux que tout est poussé vers la gaîté et la farce. C’est que le vrai rire comique est un flux qui a pour reflux la réflexion sur le rire, réflexion qui ne fait plus rire.

Les fines analyses que M. Bergson a données du rire et du comique nous ont servi à reconnaître les sources du rire et les directions du comique moliéresques. Mais Molière n’est pas seulement un homme qui fait rire et un inventeur de comique : c’est un créateur de ces êtres organisés, complets, vivants, que sont ses comédies. Et si le rire et le comique ont leurs lois, la comédie aussi a les siennes, des lois nouvelles, originales, qui ne peuvent se déduire de celles du rire et du comique, et qui exigent qu’on pose à leur sujet d’autres problèmes, qu’on emploie une autre méthode, plus littéraire que psychologique.

M. Bergson lui-même nous fournira un exemple intéressant de ce besoin où nous sommes de nous adapter ici à un problème nouveau. Il remarque avec raison que rien n’est plus naturellement comique que la distraction, isolement individuel que le rire social corrige ; « avec la distraction, on n’est peut-être pas à la source même du comique, mais on est sûrement dans un certain courant de faits et d’idées qui vient tout droit de la source ». Mais il ajoute, ou plutôt il conclut que le distrait « a tenté généralement la verve des auteurs comiques ». Or l’expérience nous montre qu’il n’en est rien. Il n’y a pas un seul distrait professionnel chez Molière, bien qu’on trouve une jolie scène de distraction dans l’École des Femmes. Il n’existe au théâtre qu’une seule comédie qui roule sur la distraction. C’est le Distrait, de Regnard. Et le Distrait est la plus médiocre comédie de Regnard, la seule qui ait absolument disparu, et depuis longtemps, du répertoire. Aucun public ne la supporterait. M. Bergson nous cite comme un bon exemple de comique un philosophe aux théories duquel on objectait l’expérience, et qui répondit : L’expérience a tort. Or l’expérience nous montre, dans la distraction, du comique incontestable qui n’est jamais devenu comédie. Il est peu probable qu’elle ait tort, peu probable que les auteurs dramatiques qui se sont méfiés de ce sujet aient eu tort. M. Bergson nous a trop bien appris à ne pas conclure de la solu-